Enquête  |  ArcanesPlanète

Loin des nez occidentaux, l’industrie du poisson délocalise sa puanteur 

Écrit par Ian Urbina Illustré par Wesley Allsbrook
18 mai 2026
un tas de poissons et des travailleurs dans la cour d’une usine
Le secteur de la farine de petits pélagiques nourrit crevettes et saumons de nos supermarchés. Mais empuantit les villages côtiers du sud du globe. Le consortium américain The Outlaw Ocean Project a mené l’enquête dans une vingtaine de pays.
6 minutes de lecture

La puanteur ne voyage pas. Et comme la production de farine de poisson dégage une odeur pestilentielle, nombre de groupes industriels confinent leurs usines dans les pays du Sud. Là, des communautés côtières pauvres subissent le déversement des cargaisons d’animaux marins, leurs cuisson, séchage, pressage et broyage, loin des assiettes où d’autres poissons plus nobles, nourris à cette farine, seront dégustés. Le marché de cette poudre riche en protéines, qui alimente principalement l’aquaculture, pèse 11 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) et est tenu par des groupes tels que le français Olvea Group, la norvégienne Austevoll Seafood ASA ou le géant canadien Cooke Inc.

En août 2022 au Sénégal, une cinquantaine de manifestants ont envahi les rues de Cayar, ville de pêche du littoral atlantique au nord de Dakar, pour réclamer la fermeture de l’usine Touba Protéine Marine. Menés par le collectif Taxawu Cayar, banderoles à la main, en t-shirts blancs et bandeaux rouges, ils défilaient du port jusqu’à l’usine en scandant « Cayar est malade », appelant au respect de leur ville et à la fin de la pestilence. L’usine, accusaient-ils, installée à moins de 500 mètres des habitations en violation des règles d’urbanisme, provoquait des troubles sanitaires.

La même année, au Vietnam, des centaines de personnes cernaient une autre unité de production de farine de poisson pendant plusieurs jours. À Pottaloorani, dans le sud-est de l’Inde, la même odeur nauséabonde provenant de trois usines suscitait aussi nombre de protestations. Depuis 2024, les habitants sont allés jusqu’à boycotter deux élections locales, dont la dernière en avril 2026, pour interpeller le gouvernement. En vain. La farine animale produite sert à nourrir des gambas et des crevettes vendues, par exemple, en France chez nombre de distributeurs (l’outil de traçage Bait-to-Plate – de l’hameçon à l’assiette – de l’association The Outlaw Ocean Project permet de voir la provenance des poissons et fruits de mer ou celle de leur alimentation).

Des gaz fétides

Ces soulèvements n’ont pas été déclenchés par une de ces catastrophes industrielles qui attirent l’attention du monde entier. Ce qui a poussé les gens dans la rue, c’est le fumet pestilentiel de la farine de poisson. Ces révoltes ont été le point de départ d’une enquête planétaire de près de deux ans que j’ai coordonnée, depuis Washington, dans les bureaux de The Outlaw Ocean Project. Elle a mobilisé plus d’une vingtaine de journalistes dans autant de pays. Notre travail sur les coûts sociaux et environnementaux cachés de cet aliment pour animaux d’élevage a révélé que son odeur rance figurait parmi les conséquences les moins prises en compte par les décideurs, les plus intimement perçues par les populations concernées et les plus répandues d’un marché en pleine expansion.

La moitié des produits de la mer consommés dans le monde provient d’élevages piscicoles, dont la plupart utilisent de la farine et de l’huile de poisson. Plus de 9,5 millions de personnes à travers le monde, dont près de 1,7 million de moins de 15 ans, vivent ainsi à moins d’un kilomètre et demi d’une de ces entreprises. Ce sont les oubliés des pollutions olfactives.

Les industries génératrices de gaz fétides, telles que les raffineries chimiques, les usines d’engrais, les incinérateurs et les décharges, sont généralement soumises à des réglementations afin d’éviter leur proximité avec les habitations. En France, par exemple, les textes interdisent aux entreprises de transformation de sous-produits animaux d’implanter leurs bâtiments à moins de 200 mètres des zones résidentielles. La grande majorité de ces usines est donc située dans des pays plus pauvres où ces règles n’existent pas ou ne sont pas appliquées. Au Sénégal, où l’on compte au moins neuf de ces établissements, les normes obligent de construire à plus de 500 mètres des zones résidentielles. Or, notre analyse d’images satellites révèle que cette réglementation est systématiquement bafouée.

Le tiers des crevettes mangées en France

Notre enquête a recensé plus de 70 villes ou villages dans le monde entier dont les habitants se plaignent des relents provenant d’au moins 60 usines dans 15 pays. Les personnes interrogées ont décrit aux reporters des nausées, des maux de tête, des irritations oculaires, des vertiges, des quintes de toux et une perte d’appétit. Ils ont raconté devoir rentrer leur linge plus tôt et garder leurs portes fermées même en pleine chaleur. Ils ont expliqué que leur sommeil était perturbé la nuit quand la production redouble, et qu’ils ressentaient une anxiété latente due à l’incertitude constante de l’arrivée du prochain coup de vent malodorant. « Nous n’invitons ni notre famille ni nos amis, car nous avons honte de vivre dans un endroit qui sent la pourriture », témoignait ainsi un homme à Songkhla, au sud de la Thaïlande. En Argentine, une jeune femme travaillant dans un hôtel non loin du port de Mar del Plata soulignait qu’elle voyait souvent des touristes sortir vomir dans la cour.

En Équateur, qui fournit plus d’un tiers des crevettes consommées en France, les relents de farine autour de certaines usines qui approvisionnent ces fermes ont paralysé le tourisme. À Huaquillas, à la frontière péruvienne – le Pérou est un des plus gros producteurs au monde –, les habitants se plaignaient, en 2021, auprès du journal Coreo d’une puanteur « insupportable » et d’« une odeur suffocante ». À Salango, une paroisse rurale située à plus de 435 kilomètres au nord sur la côte, des chargés de développement touristique mandatés pour attirer les visiteurs sur les plages en 2022 ont reconnu que la tâche serait ardue à cause de la production de farine de poisson qui « génère des odeurs désagréables dissuadant les touristes et les incitant à choisir d’autres destinations ».

Ces effluves ne sont pas qu’un désagrément : ils signalent la présence de substances dangereuses – ammoniac, sulfure d’hydrogène, cyanure, méthane – pouvant causer des troubles cardiaques et respiratoires. L’une des molécules les plus nocives, la triméthylamine (TMA), au parfum reconnaissable de poisson pourri, était qualifiée de « hautement toxique et cancérigène » dans un article de 2021 publié par la Society of Chemical Industry, qui a étudié des dispositifs permettant d’éliminer ce composé dans l’air.

Instinct de survie

La sensibilité humaine aux relents méphitiques est un mécanisme de défense inné. Il nous éloigne ainsi des excréments, aliments pourris, chairs en décomposition ou produits chimiques âcres, tous dangereux pour la santé. Cette réaction viscérale face à ce qui peut être toxique engendre un profond dégoût et une anxiété intense qui, selon une étude de 2016 publiée dans la revue américaine Brain Sciences, peuvent avoir des conséquences néfastes sur l’humain lorsque l’exposition se prolonge au-delà de quelques minutes.

Dans de nombreux pays, les déchets chimiques sont strictement réglementés. Mais ces réglementations peinent à considérer l’odeur comme un danger sanitaire. Les émanations sont difficiles à mesurer ; les appareils et techniques de détection restent trop coûteux ou complexes. Même là où des seuils existent, ils sont fixés en fonction des effets sur la santé, non du niveau de nuisance olfactive. Or, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’odorat humain peut détecter la TMA dès 0,0002 ppm – bien en dessous des limites légales. « La TMA, c’est comme une boule puante. Une goutte, et toute la pièce va sentir », renchérissait, au téléphone en juin 2025, Dëon Van Zyl, PDG d’Afro Fishing, une entreprise moyenne de pêche et de transformation en Afrique du Sud.

Mais la pestilence n’est pas un problème insoluble. Lorsque les propriétaires d’usines ont tenté de réduire les émissions, ils y sont parvenus. En 2008 à Hoquiam, dans l’État de Washington aux États-Unis, en 2021 en Afrique du Sud et en 2022 au Yémen, différents types de dispositifs ont été testés, dont des « épurateurs de gaz ». Des études ont par la suite conclu qu’ils avaient permis de réduire considérablement les émissions des substances chimiques les plus nauséabondes. Si ces dispositifs ne sont pas plus répandus, c’est notamment parce qu’ils coûtent entre 140 000 dollars et un million de dollars pour les plus grandes installations.

Au-delà du coût, c’est une question de pouvoir et de priorités. Dans les pays riches, les riverains ont une voix et une capacité de pression sur leurs gouvernements. Dans les pays pauvres, les communautés ont moins de poids politique, tandis que les autorités, dépendantes des revenus d’investissement, rechignent à imposer des contraintes aux industriels étrangers. Dans une économie mondialisée, les maux invisibles, à effets lents ou impossibles à photographier – comme la puanteur – se retrouvent les plus aisément dissimulés aux consommateurs des marchés riches. Ceux-ci ne sentent rien. Les autres suffoquent.

Cet article a été publié en partenariat avec The Outlaw Ocean Project.

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