Cet été encore, la France a brûlé. Quelque 120 000 hectares de végétation ont été réduits en cendres. Le symptôme d’un climat qui s’embrase et, aussi, le retour, comme dans l’incendie surmédiatisé de la forêt de Fontainebleau, d’un sombre archétype : le pompier pyromane.
L’oxymore fascine : le feu est allumé par qui est censé le combattre. Le phénomène est si identifié qu’il dispose même de sa propre page Wikipédia en anglais et en espagnol, et qu’il s’est ancré dans les imaginaires, du cinéma à la littérature – déjà, en 1953, Ray Bradbury faisait de son Fahrenheit 451 l’histoire d’une société dystopique où les pompiers n’éteignent plus les feux, mais les déclenchent. Une figure mythifiée, souvent loin des véritables dossiers de ce type, parfois d’une affligeante banalité. Pour comprendre, Revue21 s’est procuré le jugement – bien réel – d’une des plus récentes affaires de prétendus « pompiers pyromanes ».
Immortaliser le brasier
Au matin du 29 octobre 2025, à La Verrière, une commune tranquille de six mille habitants dans les Yvelines, une mère profite des vacances de la Toussaint avec ses deux enfants adolescents. Soudain, vers 10 h 30, des volutes de fumée, épaisses et suffocantes, s’élèvent devant l’entrée de la maison. Une haie mitoyenne s’embrase à grande vitesse. Les flammes lèchent en un instant les tuiles du toit. Prise de panique, la famille attrape un escabeau et un tuyau d’arrosage, luttant contre le brasier avec l’aide des voisins.
À quelques mètres de là, un jeune homme en uniforme bleu de la police municipale observe la scène. Il a 22 ans et vient d’être recruté comme agent de surveillance de la voie publique (ASVP) par la mairie. En parallèle, il est depuis quelques années pompier volontaire dans un département voisin. Il sort son téléphone portable, cadre le brasier et prend une photo. Quelques instants plus tard, sa supérieure, la cheffe de la police municipale, reçoit le cliché. Pour l’informer du danger ? C’est ce que l’administration croit alors. L’agent vient en fait d’immortaliser ses menus travaux.
Un garçon « calme et discret »
Pourtant, Quentin, comme l’appelle simplement son avocat Joffrey Meyer, ne serait qu’un « gentil gamin, un petit blond tout frêle, 1,70 m tout mouillé, très réservé, à l’allure juvénile. L’antithèse de l’image du pompier ». Avant la police, le jeune homme a multiplié les petits boulots : livreur chez Amazon, vendeur en boulangerie, ouvrier dans une usine automobile. Il a même tenté d’enfiler l’uniforme militaire, dans l’armée de l’air, le temps d’une période d’essai. Sans succès.
En 2021, il rejoint les rangs des pompiers volontaires d’Osny, dans le Val-d’Oise. À la caserne, ses pairs le décrivent comme un garçon « calme et discret ». Le chef du centre n’a rien à lui reprocher. Quentin révise même avec diligence ses examens pour devenir pompier professionnel. Comme son père. « Le divorce de ses parents quand il était ado a été très douloureux, avance l’avocat. Pendant longtemps, il n’a pas vu son père. Devenir pompier, vouloir en faire sa carrière, c’était une façon pour lui d’attirer son attention. De lui montrer qu’il valait le coup. »
Gel hydroalcoolique
Le 2 octobre 2025, Quentin fait ses premiers pas à la police municipale de La Verrière. Il contrôle les stationnements et assure la sécurité aux abords des écoles. Aucune réelle mission de police, ni le droit de patrouiller, qu’il s’octroie pourtant quand même. Frustré, confiné dans un rôle de simili-pervenche, le jeune homme veut à tout prix se faire voir. Onze jours seulement après son embauche, il passe à l’acte. Il cible un pavillon vide de tout occupant. Un volet forcé, un carreau brisé, et le voilà à l’intérieur.
Sur un matelas abandonné, il vide un bidon de gel hydroalcoolique trouvé dans les locaux de la police et craque une allumette. Le feu se propage jusqu’aux combles. Quentin ressort discrètement, mais il ne s’enfuit pas. Mieux : il met en scène son rôle de sauveur. Lorsque les sapeurs-pompiers arrivent, le jeune homme se glisse derrière le chef de groupe, s’engouffrant dans la fumée sous prétexte de « veiller sur lui ». Il récidive seize jours plus tard.
Début novembre, la cheffe de la police municipale partage ses soupçons avec un commissariat voisin. Les coïncidences s’accumulent autour de la nouvelle recrue. Les feux se déclarent systématiquement lorsque Quentin se trouve seul, en l’absence de sa supérieure. Il est aussi le premier intervenant sur les lieux, ou à proximité immédiate, sans même avoir été prévenu. Et, depuis les incendies, il n’adresse plus la parole à sa cheffe et s’enferme dans le bureau.
Je voulais de l’action, je voulais servir à quelque chose.
Quentin, agent municipal auteur d’incendies
Interpellé le 20 janvier 2026, Quentin est placé en garde à vue. Lors de la perquisition de son véhicule et de son domicile, les enquêteurs retrouvent, entre autres, deux talkies-walkies et un gilet pare-balles appartenant à la police municipale. Trois objets volés. « Surtout pour faire chier la cheffe », lâchera-t-il simplement lors de son interrogatoire.
Ses aveux révèlent une psyché dévorée par le besoin de reconnaissance. « S’il se passait quelque chose, la cheffe allait se dire qu’elle pouvait compter sur moi, tente-t-il de se justifier dans une déclaration consignée au jugement. Je voulais de l’action, je ne voulais pas juste faire le beau, je voulais servir à quelque chose. » Contrairement au cliché, Quentin n’a jamais cherché à éteindre lui-même les feux qu’il allumait, les incendies se situant en dehors de sa zone géographique d’intervention comme volontaire.
« Le déclenchement de l’incendie n’était qu’un moyen, pas une finalité, analyse Joffrey Meyer. Quentin a utilisé ses attributs de pompier pour se sentir utile dans ses attributs d’ASVP. » Pourquoi ? Parce que sa relation avec sa supérieure n’était pas au beau fixe, comme le raconte l’avocat en termes crus : « Elle ne lui faisait faire que de la merde, et il n’a jamais rien fait d’utile en quinze jours. » Une impatience que le principal intéressé a exprimée lors de son procès en mars 2026 : « Je n’avais rien à faire, je me sentais pris pour un idiot. On ne me laissait même pas verbaliser les véhicules. »
Pas comme dans les films
Ainsi, rien ne permet de réduire le geste de Quentin à une fascination pathologique pour le feu, comme dans les films hollywoodiens. Julie Palix, docteure en psychologie, rappelle dans un article paru dans la Revue médicale suisse en 2015 que la pyromanie clinique est extrêmement rare. Le terme d’« incendiaire » est plus juste : parmi ceux qui mettent volontairement le feu, seuls 3 à 5 % seraient réellement pyromanes. Cela signifie que, dans 95 % des cas au moins, il existe d’autres motivations que le feu lui-même : vengeance, intérêt financier, recherche de reconnaissance…
Chez Quentin, l’expertise psychiatrique ordonnée par le tribunal identifie précisément un désir de revanche à l’égard de sa supérieure, mêlé à une volonté de se donner de l’importance, de se positionner en sauveur. Mais, quelles que soient leurs motivations, aucune étude statistique n’a mesuré, sur les quelque 250 000 pompiers français, le nombre de ceux – incendiaires ou pyromanes – à l’origine d’un feu.
Un signal d’alarme
Si le phénomène n’est pas officiellement chiffré, certains services tentent de détecter les profils à risque en amont. Depuis 2022, le service départemental d’incendie et de secours de la Charente-Maritime (Sdis 17) est le seul en France à soumettre ses aspirants pompiers au « Fire Setting Scale », un questionnaire développé par des chercheuses de l’université du Kent, en Angleterre. Les candidats doivent y noter leur adhésion à des affirmations qui, prises isolément, ressemblent presque à une déclaration d’amour au métier : « Je trouve le feu intrigant », « J’aime le contempler », avant de basculer, une ligne plus loin, vers un goût plus franc pour « les actes dangereux ».
« On imagine bien que, chez les pompiers, il y a un intérêt pour le feu, ce n’est pas ça qui est problématique, tempère Sabrina Gineau, psychologue au sein du Sdis 17. Mais si le candidat cumule une fascination pour le feu, un comportement antisocial avec des troubles du contrôle des impulsions et un rapport conflictuel avec l’autorité, c’est un signal d’alarme. »
Quentin, lui, n’a jamais eu à passer ce test – la faute à la géographie. Au moment de son procès, quand vient l’épineuse question d’une éventuelle fascination pour le feu, il nie en bloc, incapable d’intellectualiser son geste. Il revient encore et toujours à ses frustrations : « J’ai bien conscience que ce que j’ai fait est très grave. Tout ce que je voulais, c’était être pompier comme mon père. »
« L’extrême offense »
Le 2 mars 2026, le jeune homme a été condamné à trois ans de prison, dont 18 mois ferme, assortis d’une obligation de soins psychologiques. Dans son jugement, le tribunal de Versailles rappelle la dangerosité de ses actions, d’autant plus impardonnables pour un pompier volontaire pleinement conscient de la vitesse de propagation d’un incendie. Quentin devra également rembourser 17 287 euros aux pompiers des Yvelines, pour couvrir les moyens humains et matériels dépêchés lors des deux interventions, et indemniser la famille dont la maison a été légèrement touchée, à hauteur de plusieurs milliers d’euros.
Mais alors qu’un débat sur un aménagement de sa peine sous bracelet électronique se profile pour la fin du mois de septembre, c’est une tout autre sanction qui ronge le moral du jeune homme entre les murs de la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy : l’interdiction définitive d’exercer toute fonction publique. « Il a trahi tout ce en quoi il croyait, déplore son avocat. Il s’était beaucoup investi pour devenir pompier, pour travailler dans la sécurité publique. Il sait qu’il ne le fera plus jamais. Il a commis l’extrême offense. »
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