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Déjeuner prémonitoire avec Ciryl Gane, gladiateur français à la Maison Blanche

Écrit par Guillaume Gendron • Illustré par Olivier Kugler
8 juin 2026 • Mis à jour le 12 juin 2026
le combattant de MMA Ciryl Gane tenant un drapeau français
Pour ses 80 ans, Donald Trump a fait construire un octogone de MMA dans son jardin présidentiel, pour une soirée de baston en mondovision. Un délire viriliste où combattra le poids lourd hexagonal. De quoi raviver le souvenir d’une discussion autour d’un poisson braisé, au lendemain de la réélection du président Maga.

Le 14 juin 2026 se tiendra l’un des événements les plus grotesques de l’ère Trump, qui n’en manque pourtant pas. Sur la pelouse sud de la Maison Blanche se dressera un octogone de MMA (arts martiaux mixtes) serti d’une géante canopée de griffes bleu-blanc-rouge, où une poignée de golgoths viendront se démolir les maxillaires et s’ouvrir les arcades devant une nuée de caméras, les augustes colonnes de la célèbre résidence en arrière-plan. Spectacle impensable et pourtant pensé, planifié et échafaudé pour le plus grand plaisir du 47e président des États-Unis, dans un pur trip commodien, du nom de cet empereur romain accro aux jeux du cirque et immortalisé par Joaquin Phoenix dans le Gladiator de Ridley Scott.

L’occasion d’un tel délire pugilistique ? Les 80 ans tout ronds du milliardaire new-yorkais, né un 14 juin, et dont l’anniversaire tombe, coïncidence arrangeante, le « jour du drapeau », lequel célèbre l’adoption de la bannière étoilée par les ex-colonies britanniques. Cette grande boucherie à ciel ouvert doit ouvrir le bal des commémorations des 250 ans de l’indépendance des États-Unis. Elle est financée à perte par l’Ultimate Fighting Championship (UFC), la ligue de castagne de Dana White, quasiment intronisé mascu-en-chef de la présidence, ce qui lui a valu tout récemment de faire la une du Time avec son gros crâne violacé de videur de boîte de nuit. « En gros, c’est moi qui dépense une putain de tonne de cash pour célébrer les 250 ans de l’Amérique », a résumé White auprès du mythique magazine.

Conan le Barbare

Donald Trump est si fier de ce méga-ring grillagé installé dans son jardin qu’il a déclaré qu’il pourrait le laisser là plutôt que de le démonter, expliquant qu’après tout, c’est bien ce que les Français avaient fait avec la tour Eiffel. Le barnum – rappelons au passage que le concept de l’octogone est sorti du cerveau malade de John Milius, le réalisateur de Conan le Barbare – a été facturé 60 millions de dollars à l’UFC, qui s’attend à en perdre 30 dans l’opération, dont près d’un million juste pour remettre le gazon en état.

Quelque 4 500 invités triés sur le volet sont attendus – pour la plupart des militaires, a souligné la présidence –, avec 75 000 quidams additionnels massés devant des écrans géants aux abords de la Maison Blanche, dans une mise en scène martiale à faire rougir Kim Jong-un, avec les combattants censés sortir en slip et mitaines du bureau Ovale.

Parmi eux, Ciryl Gane, star française du MMA originaire de La Roche-sur-Yon et longtemps vendeur de meubles en banlieue parisienne, qui a pour nom de guerre « Bon Gamin ». Il combattra pour le titre roi de champion des poids lourds face à l’effrayant Brésilien Alex Pereira, dit « Poatan » (« main de pierre » dans la langue amazonienne tupi) en référence à l’enclume qui lui sert de paluche gauche.

« Il est vraiment dangereux, Trump ? »

Il se trouve que, le 6 novembre 2024, au lendemain de l’élection de Donald Trump qui allait ouvrir la porte à cette infinie litanie de transgressions égotiques, j’étais attablé avec notre gladiateur tricolore. Sous ma casquette d’alors reporter à Libération, je me trouvais dans une autre maison blanche, elle aussi tout en colonnades et (faux ?) marbre astiqué, au fin fond de la Seine-Saint-Denis. J’étais là pour faire le portrait de Ciryl Gane, qui revenait sur le devant de la scène après une longue absence, un cambriolage médiatisé et une défaite cuisante lors de son premier combat pour le titre. Dans cette demeure au goût très Mar-a-Lago – celle de son manager et entraîneur Fernand Lopez, véritable ponte du MMA hexagonal –, la victoire de Trump contre « l’autre meuf » (alias Kamala Harris) alimentait la discussion, bien que personne, évidemment, ne se doutait qu’un jour Ciryl Gane irait se faire bander les mains dans une annexe de la Maison Blanche.

« Il est vraiment dangereux, Trump ? » se hasardait à demander Gane, en se resservant du poisson braisé de l’un des tupperwares livrés par un traiteur en plats africains. (Plus tard, durant le temps officiel de l’interview, il refusera de s’aventurer sur le terrain des convictions politiques : « Bourbier, bourbier, bourbier ça ! ») Fernand Lopez, qui deale depuis des années avec Dana White et ses sbires pour placer ses poulains, était lucide voire prophétique : « Il est fou mais, pour le MMA, c’est tout bon. »

Et pour cause : la discipline, désormais totalement normalisée (même Emmanuel Macron s’affiche ces jours-ci avec des combattants d’arts martiaux mixtes), est devenue le sport officiel du trumpisme. Au point que des publicités pour le recrutement d’agents de l’ICE, la controversée police anti-immigration, rythment les soirées de gala de l’UFC.

Un prolétariat de la mandale

« T’as vu Dana à la tribune avec lui ? » soulignait justement Lopez ce jour-là. White, donateur trumpiste, venait effectivement de s’afficher avec toute la famille Trump au soir de la victoire. « À l’UFC, c’est lui la star, notait Gane. Les combattants, c’est des passagers… » La ligue conçue par White a été beaucoup critiquée ces dernières années pour l’infime part de dividendes versés à ses pugilistes, condamnés, malgré les tombereaux de dollars, à ne rester qu’un prolétariat de la mandale corvéable à merci, de la chair à canon sans assurance santé digne de ce nom. Pas de quoi troubler le sommeil de White : « Que personne ne soit mort durant un combat de l’UFC, c’est sans doute une des choses dont je suis le plus fier », s’est-il félicité auprès du Time.

C’est peut-être une histoire de karma, mais le camp d’entraînement de Ciryl Gane n’a pas été épargné par le chaos trumpiste. Installé à Dubaï pour se préparer loin de Paris et de ses distractions mondaines, il s’est trouvé pris au piège des représailles iraniennes sur l’émirat après l’offensive israélo-américaine sur Téhéran – « québlo pendant une semaine » sous les bombes, a-t-il raconté à RMC Sport. La rumeur voudrait d’ailleurs que Benyamin Nétanyahou soit au premier rang lors de la soirée de combats à la Maison Blanche, comme si le casse-tête sécuritaire que présentait l’événement n’était pas assez dantesque pour le Secret Service, sur les dents après cinq tentatives d’assassinat visant Trump depuis sa dernière campagne présidentielle et sa réélection.

Ce jour de novembre 2024, Gane m’avait lâché qu’il n’avait « jamais », mais alors vraiment jamais, eu « peur du futur ». Il est sans doute bien le seul aujourd’hui, et c’est peut-être ce qui le portera dans la cage, sous les yeux de Donald Trump, dans le fracas du monde.

Mise à jour du 12 juin 2026

Ajout d’une précision sur John Milius, réalisateur de Conan le Barbare.

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