Refoulement des migrants vers la Libye : les chiffres secrets de Frontex

Écrit par Clément Fayol et Antoine Harari • Illustré par Lila Briand
28 septembre 2026
un bateau et la carte des navires des ONG de sauvetage des migrants
Revue21 révèle que l’agence européenne a confié aux milices et aux gardes-côtes libyens le soin de « sauver » plus de 23 500 personnes en Méditerranée entre 2019 et 2024. Malgré les nombreuses accusations de tortures et de racket dans l’enfer des centres de détention du pays.

Avant d’être criblé de balles au volant de sa voiture en septembre 2024 au sud de Tripoli, Abd al-Rahman al-Milad, plus connu sous le nom de « Bija », était l’un des chefs militaires les plus redoutés de Libye. À la tête des gardes-côtes du pays, il était visé depuis plusieurs années par une notice rouge d’Interpol, et sous sanctions de l’ONU et du Conseil de l’Europe pour son rôle dans un vaste réseau de trafic d’êtres humains et de pétrole, accusé de racket et d’actes de torture sur des migrants.

Pourtant, ce sont bien les forces longtemps dirigées par cet infréquentable chef de guerre qui apparaissent de fait comme les partenaires méditerranéens de Frontex, l’agence européenne chargée des « frontières extérieures » de l’espace Schengen, dans une somme de documents internes de l’opération Irini. Agissant depuis une base militaire à Rome, Irini était initialement chargée depuis mars 2020 de faire respecter l’embargo des Nations unies sur les armes à destination de la Libye, avant d’étendre ses prérogatives à la surveillance du trafic d’êtres humains dans la Méditerranée centrale, où se concentre l’essentiel des traversées. Ce qui explique pourquoi y convergent les informations d’Interpol, des agences européennes et des marines nationales naviguant dans la zone.

Associations harcelées en mer

Ces données brutes que nous avons récupérées (mails, rapports quotidiens, cartes maritimes et autres synthèses), issues d’une fuite de documents et recoupées grâce à des éléments judiciaires et des sources humaines, éclairent froidement les dessous de la politique migratoire de l’Union européenne. Et montrent notamment comment Frontex, dans l’exercice de ses missions, s’appuie au quotidien sur deux flottes aux profils diamétralement opposés sillonnant la Méditerranée : les forces libyennes d’un côté, malgré les sanctions et le risque de complicité de crimes contre l’humanité, et de l’autre les navires des ONG d’aide aux migrants – des organisations non gouvernementales par ailleurs combattues par plusieurs pays européens devant les tribunaux et harcelées en mer par ces mêmes gardes-côtes libyens.

D’après nos calculs fondés sur une note interne initiée par deux militaires français et italien, listant les « incidents migratoires » entre 2019 et 2024, au moins 452 embarcations de migrants en perdition dans la Méditerranée ont ainsi été « sauvées » par des forces libyennes – gardes-côtes et milices confondues – après une « première détection » de Frontex (généralement un repérage par un drone ou un avion de l’agence). Ce qui aurait conduit, selon la comptabilité établie par des tableurs confidentiels de l’opération Irini, à l’arrestation de 23 499 migrants par la Libye suite au signalement européen, ainsi qu’à leur détention dans des conditions effroyables dénoncées par les associations de défense des droits de l’homme depuis des années.

Macabre décompte

Face aux vagues migratoires, le discours de l’impuissance a depuis longtemps laissé place à celui de la répression, sans endiguer le macabre décompte des naufragés. Selon un récent rapport de Médecins sans frontières (MSF), plus de 35 000 personnes ont été déclarées décédées ou portées disparues en mer durant la dernière décennie. L’année 2026 présente déjà un bilan catastrophique avec 1 000 morts recensés dès avril par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM, une agence liée à l’ONU). Soit deux fois plus que 2025 pour la même période.

Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la Libye a été le pays de départ de 89 % des personnes ayant rejoint l’Europe par la voie maritime en mai 2026 – en majorité des ressortissants du Bangladesh, de Somalie ou du Pakistan. Les mineurs non accompagnés ont représenté 18 % des arrivées maritimes en Italie sur les cinq premiers mois de l’année.

45 000 personnes sauvées par les ONG

En parallèle, depuis 2017, 86 procédures ont été engagées par des membres de l’Union européenne (Italie, Allemagne, Malte, Pays-Bas, Espagne et Grèce) contre des associations œuvrant au sauvetage des migrants en mer. Elles sont poursuivies, principalement par les justices italienne et grecque, pour « aide à l’immigration clandestine ». Et accusées par les responsables politiques locaux de créer un « appel d’air » à l’immigration illégale, voire d’agir en « collusion » avec les passeurs – terme employé dès 2019 par Christophe Castaner, alors ministre de l’intérieur français. Pourtant, pour l’heure, aucune procédure n’a débouché sur une condamnation pénale en Europe.

Du point de vue des autorités, les ONG seraient a minima les idiots utiles des passeurs, des militants irresponsables qui ajoutent au chaos, voire contrecarrent l’action de Frontex. Pourtant, leur indispensable rôle humanitaire transparaît dans les statistiques compilées par les petites mains de la mission Irini tout au long des 6 969 lignes d’« incidents migratoires » recensés, concernant un total de 350 628 personnes récupérées en mer entre juillet 2019 et octobre 2024 : 763 interventions des ONG auraient ainsi permis de sauver 45 421 migrants.

Tout en euphémismes, les redoutables gardes-côtes libyens y sont eux aussi listés dans la colonne des « sauvetages » à 1 053 reprises (61 118 personnes). Par ailleurs, la marine italienne se démarque comme la flotte ayant effectué plus de la moitié des interventions. On remarque également qu’au fil des années, la part des interventions libyennes a augmenté au détriment des autres acteurs – et en premier lieu des ONG.

Un contre-la-montre

Dans ces documents, chaque incident migratoire repéré est accompagné d’une position GPS précise. Ce qui permet de vérifier, pour les cas d’intervention des gardes-côtes libyens, si le bateau secouru voguait bien dans les « eaux SAR » de Tripoli au moment du « sauvetage » ou s’il se trouvait dans celles de l’Union européenne – SAR (Search and Rescue, « recherche et sauvetage ») désignant les espaces maritimes où l’État côtier a la responsabilité de porter secours. On remarque ainsi que plusieurs embarcations listées par Frontex comme étant « à la limite des zones SAR tunisienne et libyenne » lors de leur interception étaient en réalité en dehors de ces zones. Dans au moins 54 occurrences, les Libyens sont intervenus hors de leurs eaux SAR, avec plusieurs cas identifiés où il s’agissait même d’eaux maltaises et italiennes.

C’est par exemple le cas le 5 avril 2024. Ce jour-là, Frontex signale quatre embarcations transportant respectivement 40, 30, 60 et 76 migrants à bord. À ce moment-là, les coordonnées GPS « position de détection » ne placent que deux bateaux encore dans les eaux libyennes, les deux autres s’approchant des eaux italiennes de Lampedusa. Pourtant, trois de ces navires seront comptabilisés comme ayant été « sauvés » par des forces libyennes, contre un seul par la marine italienne, laissant penser qu’un contre-la-montre s’est joué. Les Libyens devant rattraper les embarcations, jusqu’à sortir de leur zone de compétence, pour les empêcher d’entrer sur le territoire européen.

Transparaît également entre les lignes le rapport de Frontex aux ONG. Ainsi, le 10 février 2021, l’agence européenne choisit d’alerter les forces libyennes de la présence « d’une centaine de personnes » à bord de deux « embarcations pneumatiques », alors même que l’un des bateaux de l’association espagnole Open Arms est à proximité, prêt à effectuer le sauvetage. Même cas de figure le 18 juin 2022. Ce jour-là, le rapport de l’Irini rapporte un incident avec un bateau chargé de 100 migrants récupérés par les gardes-côtes libyens en précisant : « Interception en zone SAR tunisienne, à la limite des eaux territoriales. » L’intervention est en réalité à plus de 200 km du port libyen, loin de leur zone de compétence.

Les données de Frontex sont toutes caviardées et rendues inutilisables.

Sarita Fratini, cofondatrice d’un collectif documentant les « refoulements illégaux » de migrants

Bien que Frontex tienne une base de données officielle nommée Jora (Joint Operations Reporting Application), l’accès à celle-ci est devenu une gageure pour humanitaires et universitaires. « Les données y sont toutes caviardées et rendues inutilisables, s’indigne Sarita Fratini, journaliste italienne et cofondatrice du JL Project, un collectif de militants et de chercheurs documentant les “refoulements illégaux” de migrants vers la Libye. C’est un vrai problème, car les autorités qui cachent les informations sont les mêmes qui sont chargées de décider quel accès elles peuvent nous donner. » Un constat également fait du côté d’autres organisations : « La difficulté que nous rencontrons, c’est que, malgré nos demandes, Frontex nous a répondu ne pas disposer de chiffres consolidés sur les opérations de secours réalisées par des tiers », confirme sous couvert d’anonymat une responsable d’ONG basée à Genève.

Le commandement de l’Irini n’a pas voulu répondre à nos questions, indiquant qu’il ne commentait « ni les spéculations ni les détails opérationnels ». Confronté par Revue21 sur ces statistiques, Chris Borowski, le porte-parole de Frontex, n’a pas voulu entrer dans le détail, tout en soulignant dans un long échange de mails que l’agence avait néanmoins « aidé à sauver, avec [sa] marine et [son] aviation » plus de 30 000 personnes en 2025, et 7 000 autres « jusqu’à aujourd’hui en 2026 ». Sans préciser la part de « sauvetages » effectivement réalisés par les Libyens ou par les ONG, arguant qu’en la matière, « attribuer le crédit n’a pas d’importance ». Borowski précise également que ces chiffres ne signifient pas que les bateaux de Frontex « ont sorti 30 000 personnes des flots. […] Il s’agit à la fois des cas où Frontex était directement impliqué dans un sauvetage, et des cas où un bateau en détresse a été repéré et où nous avons été les premiers à sonner l’alerte ».

« Baisse tragique de la capacité à sauver des vies »

C’est pourtant là que tout se joue. Car en se plaçant en aiguilleur des embarcations en déshérence, Frontex est en position de favoriser la marine libyenne qui, par ailleurs, a reçu des millions d’euros de l’Union européenne en équipements et formations depuis 2017. « Notre travail est de signaler ce qu’on voit, pas de choisir celui qui se présente », conclut le porte-parole.

Les ONG ont pourtant constaté, au fil des ans, être de moins en moins sollicitées. « Alors que 11 259 personnes ont été secourues par les équipes de SOS Méditerranée en 2017, 1 358 l’ont été en 2025 », avance Adèle Simon, au nom de l’association ayant affrété les deux célèbres navires de sauvetage Aquarius et Ocean Viking. Son organisation a publié des graphiques qui montrent que le rayon d’action des gardes-côtes européens n’a fait que rétrécir depuis 2014. « L’ensemble des mesures visant à entraver l’action des acteurs humanitaires en Méditerranée centrale conduit à une baisse tragique de la capacité à sauver des vies, sur ce qui reste la route migratoire la plus mortelle du monde. »

Les ONG pistées par les gardes-côtes français

Ce rapport ambigu des agences européennes aux ONG est corroboré par les documents internes de l’Irini, à travers la cinquantaine de cartes partagées par les gardes-côtes français entre 2023 et 2024, qui montrent que les autorités suivent et archivent les positions de la vingtaine de bateaux d’ONG actifs en Méditerranée. Chacun des navires pistés – le Sea Punk 1, l’Ocean Viking, la Louise Michel, l’Humanity 1, le Life Support, etc. – est marqué par une pastille affichant son pavillon, assortie d’un code couleur indiquant son statut : « migrants à bord », « navire en mer », « navire à quai ou au mouillage », « navire inactif depuis plus de six mois » et « navire immobilisé ».

Interrogé sur les motivations de cette surveillance – à des fins de mise à contribution ou, à l’inverse, de documentation afin de nourrir d’éventuelles poursuites judiciaires ? –, le Secrétariat général de la mer dont dépendent les gardes-côtes français assure que cette veille est réalisée « sans objectif opérationnel particulier, la France ne disposant pas de responsabilité dans cette zone au titre du sauvetage en mer ».

Un long bras de fer judiciaire

En juillet 2026, le parquet de Palerme (Italie) a pourtant ouvert une enquête visant un capitaine hollandais pour « complicité d’immigration clandestine aggravée » sur la foi d’une vidéo aérienne de Frontex. L’extrait, publié par Le Figaro en France et largement relayé par les médias de la sphère Bolloré et des personnalités d’extrême droite, montre un bateau de l’ONG allemande Sea-Watch en train de récupérer des migrants dans un hors-bord piloté par des hommes cagoulés qui pourraient être des passeurs. Un nouvel épisode dans le long bras de fer judiciaire entre les associations de sauvetage des migrants et la justice italienne.

En février 2026, le gouvernement italien a été condamné par une cour civile de Palerme à verser 76 000 euros à Sea-Watch pour avoir forcé l’un de ses cinq bateaux à rester à quai durant six mois. Le même jour, le tribunal de Catane libérait un autre bateau de l’organisation. Des revers qui ne découragent pas le ministère public italien, alors que la justice internationale se penche désormais sur ce que les ONG dénoncent depuis des années, comme les « refoulements illégaux » de Frontex vers la Libye.

Ce terme désigne la stratégie, documentée dès 2020 par le collectif de journalistes Lighthouse Reports et les chercheurs indépendants de Border Forensics, consistant à repousser les migrants dans les bras des marines extraeuropéennes – milices ou pirates compris –, en dépit des traitements inhumains qui leur sont ensuite infligés dans l’enfer des centres de détention libyens. Par ailleurs, comme l’a rapporté notamment Le Monde, il est courant pour ces candidats à l’exil de se voir proposer de racheter leur liberté à leurs geôliers, dans l’espoir de retenter leur chance en mer. Une pratique cynique, qui met encore plus à mal la fiabilité des Libyens dans leur prétendue lutte contre l’immigration clandestine.

Toute facilitation des opérations de refoulement vers la Libye expose les agents de Frontex à se rendre complices des exactions perpétrées.

Justine Vinet, avocate

En mai 2026, la Cour pénale internationale (CPI) a même annoncé des poursuites contre la Libye pour les conditions de détention des migrants. Le même mois, un juge d’instruction a été nommé à Paris pour enquêter sur des soupçons de « complicité de crimes contre l’humanité » visant Frontex et son ancien directeur, Fabrice Leggeri, aujourd’hui député européen du Rassemblement national (contacté par mail, il n’a pas répondu à nos questions). « La Libye n’est pas considérée comme un lieu sûr de débarquement au sens du droit international et du droit maritime, expose Justine Vinet, l’une des avocates à l’origine de la plainte contre Leggeri avec son confrère Emmanuel Daoud. Ce qui veut dire que toute facilitation par Frontex des opérations de refoulement vers la Libye expose ses agents à se rendre complices des exactions qui y sont perpétrées à l’encontre des personnes interceptées en mer. »

Ces procédures n’ont pas empêché l’Union européenne de franchir cet été une nouvelle étape dans sa coopération avec Tripoli, en laissant apparaître l’avènement de ce qui a tout d’un partenariat officiel. L’été dernier, l’ambassadeur européen en Libye a annoncé qu’un « centre de coordination de sauvetage maritime » serait érigé à Benghazi, sous la houlette de l’opération Irini. La fin des non-dits.

Données piratées et intérêt général

Le 4 novembre 2024, le groupe de rançongiciel Hunters International révèle avoir siphonné les données du Service européen pour l’action extérieure (EEAS), dont dépend Irini, et les met en ligne. Le pillage est exploité par un consortium de médias (Reflets.info en France, IrpiMedia en Italie et InfoLibre en Espagne) sous le nom de #MedSeaLeaks. Revue21 a analysé des pans inexploités de ces mêmes données, récupérées par nos propres moyens. Nous appuyant sur des sources humaines et des experts pour les contextualiser et leur donner du sens, nous avons estimé que les informations inédites qu’elles contiennent sont d’intérêt général.

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