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Morris Katz, l’enfant prodige qui veut mamdaniser la gauche européenne

Écrit par Thomas Andrei et Gaspard Couderc Illustré par James Fosdike
28 août 2026
Zohran Mamdani, maire de New York, à l'ombre de Morris Katz, stratège politique
Stratège derrière l’élection tonitruante de Zohran Mamdani, le maire de New York, Morris Katz est devenu l’oracle d’un progressisme aussi clivant que décontracté. Revue21 l’a rencontré à Brooklyn, et enquêté, de Bruxelles à Londres, sur son plan pour redonner le goût de la gagne à la gauche radicale de part et d’autre de l’Atlantique.

Jusque récemment, Morris Katz mentait sur son âge. À ses clients, à ses collègues, aux journalistes. Il se vieillissait de deux ans, comme s’il sentait qu’un gamin new-yorkais ne pouvait avoir tant d’influence. Pas si tôt. Désormais, le petit Mozart de la com’ politique américaine assume. Ses 27 ans et tout le reste, son insolente précocité et ses débordantes ambitions, qui dépassent désormais les frontières américaines et pourraient se résumer à « comment sauver la gauche, la vraie, aux États-Unis et dans le monde ».

Juin 2026. Voilà sous nos yeux le stratège média – comme il se définit lui-même – au 34e étage d’une tour de Brooklyn, jouant les maestros à la dégaine d’étudiant. Autour de lui, son orchestre : une juvénile cohorte d’hommes en sweat à capuche et de femmes en ballerines qui pianotent fiévreusement selon son tempo sur des MacBook posés en équilibre précaire sur un entrelacs de jambes croisées. Nous voilà au cœur de Fight (« Combat »), l’agence de communication qu’il a fondée avec deux proches, dont une certaine Rebecca Katz, sans aucun lien de parenté. Fight, donc, comme le cri de défiance poussé par Donald Trump, l’oreille en sang, dans les secondes suivant la tentative d’assassinat durant sa campagne victorieuse de 2024 face à l’alors vice-présidente Kamala Harris.

Une dose de cool et de radicalité

Fondée quelques mois après, dans les cendres de la cuisante défaite de la candidate démocrate, la « boutique » des deux Katz se consacre uniquement au conseil de personnalités politiques. La plupart balbutiantes, et, surtout, « résolument à gauche », souligne le stratège. Ainsi, l’écho plus ou moins calculé au slogan de campagne trumpiste n’est pas tant une façon de retourner le vocabulaire Maga (Make America Great Again, « restaurer la grandeur de l’Amérique ») qu’une volonté de bâtir une gauche « de combat ». À même de réveiller un parti démocrate ankylosé et en mal de sang neuf, en lui injectant une dose de cool et de radicalité.

Un travail déjà bien avancé, selon les fondateurs de l’agence, qui revendiquent 300 élections gagnées à travers le pays, mais principalement à l’échelon local. La plus retentissante, celle qui a fait de Morris Katz une figure nationale avec ses portraits glamour dans les magazines et les détestations de l’establishment démocrate, est, bien sûr, l’improbable accession, fin 2025, de Zohran Mamdani à la mairie de New York, sous la bannière des Democratic Socialists of America (DSA).

Depuis, tel un directeur de casting, Katz laboure l’arrière-pays américain à la recherche du prochain Mamdani. La perle rare, charismatique et hors système. Le novice sans bagage qui saura parler au peuple, selon un vieux fantasme dégagiste américain, qui remonte au moins au Monsieur Smith au Sénat de Frank Capra. Une approche risquée, d’autant que le communicant, on le verra, n’a pas toujours eu une aussi bonne pioche qu’avec cette météorite.

Le Casanova juif de Philadelphie

Morris Katz reçoit dans son bureau, le plus isolé de l’agence – à peine perçoit-on quelques éclats de rire de ses employés –, assis dans un profond canapé. Depuis les larges baies vitrées, l’horizon est strié par les gratte-ciel de la richissime Manhattan, son île natale (il a grandi dans le cossu quartier arty de Tribeca). Son entrée en matière désarçonne. « J’étais un grand fan de John Kerry », déroule celui qui n’avait que 5 ans lors de l’élection présidentielle de 2004, perdue par le sénateur démocrate, vétéran pacifiste du Vietnam, face à George W. Bush. L’homme aux boucles blondes est décidément bien précoce.

J’ai été très jeune plongé dans l’univers des plateaux de tournage.

Morris Katz, conseiller de Zohran Mamdani 

Comme Mamdani, dont la mère est une cinéaste multiprimée, Katz est d’abord un enfant de l’élite culturelle de la côte est. Son grand-père était un excentrique mondain, connu comme le Casanova juif de Philadelphie. Son père, dramaturge, a signé le scénario de séries TV à succès. Sa mère écrit et édite des livres pour enfants. Son parrain n’était autre que l’acteur oscarisé Philip Seymour Hoffman. « J’ai été très jeune plongé dans l’univers des plateaux de tournage », reconnaît le vingtenaire, qui se sait « très chanceux » de ce pedigree mais refuse d’endosser l’étiquette de « privilégié ». Il veut qu’on l’imagine en adolescent rebelle, séchant la plupart des cours de son prestigieux lycée. « Pas pour fumer et boire, non, mais pour écrire », insiste-t-il, alors biberonné aux romans de Philip Roth et de Kurt Vonnegut, du Bob Dylan plein les oreilles. Katz gratte alors frénétiquement – des pièces de théâtre, des scénarios, des articles de blog.

Il considère qu’in fine, il n’a jamais arrêté : « Je raconte des histoires. » Il en oublie quelques-unes en route, à l’instar de ses premiers pas chez les démocrates. À tout juste 20 ans, grâce à l’entregent de son père bien introduit chez les huiles de la Big Apple, l’ambitieux frayait parmi les conseillers du gouverneur Andrew Cuomo, qui deviendra ironiquement, quelques années plus tard, le cacique démocrate vilipendé puis battu par Mamdani. En bon centriste, le jeune Katz se méfiait alors du « communiste » Bernie Sanders. À des années-lumière du pourfendeur des élites démocrates qu’il est aujourd’hui, sévère avec son propre camp, lequel aurait, nous confie-t-il, « perdu sa vision, à cause d’un mélange de calcul politique, de cupidité et de corruption ».

Son ennemi désormais est « l’establishment » dans son ensemble, ce qui veut dire « se battre contre les républicains, mais aussi contre les démocrates quand c’est nécessaire ». Il continue : « Le système est défaillant. Les gens ne devraient pas être accablés de dettes médicales parce qu’ils tombent malades ou qu’ils ont un enfant… »

Le populisme sans le trumpisme

Face à « l’ampleur de la crise », Morris Katz croit à un « grand réveil, celui du populisme. Par ça, j’entends une politique au service du peuple. Non pas au sens où elle flatterait les bas instincts des citoyens, mais une politique qui appartiendrait à tous, pas seulement aux plus riches et aux mieux connectés ». Le populisme sans le trumpisme, donc. Tout en pianotant non-stop sur son téléphone, il professe : « La gauche devrait être le camp vers lequel on se tourne lorsqu’on est en colère. » Et cette gauche énervée a, selon lui, besoin de nouveaux visages dans lesquels se reconnaître.

Katz plonge ses orteils dans la bataille électorale dès sa dernière année de fac. Il rallie Erica Smith, humble candidate au Sénat de l’État de Caroline du Nord, qui le repère grâce à son blog et pour qui il s’occupe, déjà, de produire de petites vidéos virales. Puis, c’est auprès de John Fetterman, en 2022, qu’il goûte à la victoire et aux projecteurs. Cet ovni – travailleur social dans un bled de la Rust Belt, la région industrielle « rouillée » du nord-est du pays, né dans une famille bourgeoise, constamment en hoodie et bermuda, hivers compris – mute en phénomène national en étant élu sénateur de Pennsylvanie quelques mois après avoir souffert d’un grave AVC, ayant rendu son élocution heurtée. Katz retourne ce handicap en pathos à même de convertir les électeurs. Fetterman, avec son double mètre, son bouc et ses manières bourrues, devient la star des midterms, les élections de mi-mandat. Et, un temps, l’incarnation d’un nouveau type de démocrate, à même de parler au prolétariat blanc.

Seul problème, depuis son élection, Fetterman s’est méticuleusement retourné… contre son propre parti. Un virage à droite toute, entre déclarations pyromanes de soutien absolu à Israël et votes en faveur des décisions les plus toxiques de Donald Trump, du financement de la police anti-immigration ICE à la guerre en Iran. Au point d’être désormais plébiscité par les républicains locaux, et conspué par sa base initiale.

Changer de braquet

Entre-temps, Katz, qui n’a jamais vraiment pris ses distances avec Fetterman, façonne dans le très conservateur Nebraska la campagne virile de Dan Osborn, un vétéran de la Navy devenu syndicaliste dans une usine Kellogg’s, et à qui il conseille de s’afficher chalumeau à la main dans ses clips de campagne. Encore un échec aux sénatoriales locales, mais de peu. À ce moment-là, la recette Katz s’apparente à un rhabillage de profils Trump-compatibles en défenseurs démocrates de la classe ouvrière. Puis le stratège change de braquet en rejoignant, en 2024, Jamaal Bowman, représentant new-yorkais au Congrès : un Afro-Américain de Harlem, devenu la bête noire de l’establishment démocrate pour ses ferventes positions pro-Gaza.

Un socialiste musulman de 32 ans, ce n’est pas exactement ce qu’on qualifierait de profil idéal.

Morris Katz, à propos de Zohran Mamdani, le maire de New York qu’il conseille

Challengé dans une violente primaire interne pendant laquelle ses adversaires – dont l’Aipac (American Israel Public Affairs Committee), le plus puissant lobby pro-Israël – dépensent 23 millions de dollars (21 millions d’euros), Bowman s’incline. Mais le bras de fer, hyper médiatisé, donne à Katz une nouvelle épaisseur. De quoi taper dans l’œil d’un certain Zohran Mamdani, anonyme élu municipal du Queens en quête de sherpa.

Les yeux verts de Katz s’illuminent : « J’avais vaguement entendu parler de lui, mais j’étais plutôt sceptique. Un socialiste musulman de 32 ans, ce n’est pas exactement ce qu’on qualifierait de profil idéal. » Mais, comme Katz n’a cessé de le marteler, il n’existe plus, à l’ère Trump, de « candidat parfait ». Alors, il va à la rencontre de l’ambitieux au Kabab King, sa gargote, son QG ouvert 24 h/24. Les deux jeunes loups s’apprivoisent dans les effluves de cuisine indienne et le brouhaha du Queens populaire. Coup de foudre : « Il était d’une intelligence remarquable, très empathique. Ce qui m’a frappé, c’est à quel point il était animé par l’idée de ce que New York pourrait devenir. Je me suis dit que si j’avais ce sentiment en quelques minutes, alors la ville entière pouvait l’avoir aussi. »

Plonger dans l’eau glacée

Donné à 1 % des intentions de vote lorsqu’il se lance en octobre 2024, Mamdani confie sa destinée à l’agence Fight. « On s’est mutuellement choisis, poursuit Katz. La ville semblait prête à s’embraser politiquement. » Amusé qu’on le dépeigne en éminence grise, Katz refuse l’étiquette du spin doctor. Trop dévoyée, trop « ancien monde », trop synonyme de bonimenteur, semble-t-il dire… « Mon rôle est plutôt de dire la vérité, puis de la présenter d’une façon qui puisse être entendue et paraître crédible dans un monde où l’on a donné tant de raisons aux gens de ne plus faire confiance à ce qu’on leur dit. »

Il dit aussi s’appuyer sur la personnalité des candidats, accentuant leurs particularismes. Avec Mamdani, concentré de naturel et de charisme, il est servi. « Let Zohran cook » (« laissez Zohran faire à sa sauce »), répète-t-il à son entourage à chaque nouvelle harangue virale, qu’il s’agisse d’évoquer l’envolée des prix du halal, « l’halalflation », barquette de riz croustillant à la main, avec un vendeur de street food en pleine nuit ou de plonger dans l’eau glacée de Coney Island pour promettre un gel des loyers. Derrière ces blagues et cascades face caméra, l’idée est de ne pas craindre d’être aussi pragmatique qu’« idéologique », et d’assumer être « unapologetically progressive » : d’une gauche qui n’a pas peur d’être radicale.

Une leçon qu’il dit avoir apprise d’une figure inattendue : Steve Bannon, le Raspoutine débraillé de la première élection de Donald Trump, aujourd’hui gardien du temple du mouvement Maga depuis son empire médiatique d’influents podcasts. Si Katz déclare avec empressement « mépriser les idées » de ce sulfureux modèle, est-ce pour mieux se revendiquer en Bannon de la gauche ? « J’aime à penser que je suis plus beau que lui », décoche Katz, sa mine juvénile et proprette contrastant avec les traits hirsutes de vieux bandit de son homologue d’extrême droite septuagénaire.

Steve Bannon a accompli bien davantage pour son camp que moi pour le mien.

Morris Katz, conseiller de Zohran Mamdani 

Mais sans oublier de rendre à César ce qui lui appartient : « Steve Bannon a accompli bien davantage pour son camp que moi pour le mien. Je pense qu’il avait raison de dire que pour lutter contre le pouvoir oligarchique il faut s’engager à tous les niveaux, des scrutins locaux aux élections nationales, sans oublier la confrontation avec les médias. » Après tout, l’ex-banquier se vantait d’avoir trouvé le souffle ayant porté Trump au pouvoir dans les écrits de populistes de gauche européens, comme la philosophe belge Chantal Mouffe. Alors, où Bannon s’est-il trompé ? « Il a réussi la première étape [la conquête du pouvoir], mais il a oublié la deuxième [la transformation sociale]. Une fois au pouvoir, [les trumpistes] se sont enrichis, eux et leurs donateurs. En réalité, ils n’avaient pas de plan pour améliorer la vie des gens. »

À l’inverse, le camp de Katz aurait un plan. Et une sacrée tête de gondole nommée Mamdani, vers laquelle toutes les gauches de rupture du monde ont les yeux rivés. De quoi donner envie au communicant de répandre sa bonne parole hors des frontières états-uniennes, à l’instar de son anti-modèle Bannon, qui lançait dès 2017 « The Movement », organisation politique visant à unifier et faire gagner les extrêmes droites européennes, de Marine Le Pen en France à Viktor Orban en Hongrie, en passant par Giorgia Meloni en Italie et Geert Wilders aux Pays-Bas ? « Bien sûr, cela m’intéresse d’aider la gauche européenne par tous les moyens possibles, esquive-t-il. Mais je ne sais sincèrement pas encore quelle forme cela prendra. » Revue21 peut néanmoins révéler que le prophète du populisme sauce new-yorkaise s’est déjà personnellement impliqué auprès de plusieurs personnalités du Vieux Continent.

En faveur de la classe ouvrière

À Berlin, Liza Pflaum, proche conseillère de Jan van Aken, coleader de Die Linke, le parti anticapitaliste allemand, dit avoir ressenti les secousses du phénomène Mamdani dès ses prémices. « On a suivi sa campagne très tôt, quand il était encore très improbable qu’il gagne », affirme cette trentenaire aux cheveux bouclés, lors d’un entretien sur Zoom. Intriguée, Pflaum effectue ses recherches, découvre Katz et la philosophie de Fight. « Habituellement, les agences de communication n’ont pas de couleur politique affichée… » remarque-t-elle. Leur manifeste résonne avec ses propres questionnements, alors que Die Linke est à la peine, depuis sa spectaculaire percée à la fin des années 2000, face à une extrême droite conquérante outre-Rhin. « [Fight] disait haut et fort qu’il fallait focaliser les campagnes sur des mesures en faveur de la classe ouvrière. J’avais déjà prévu d’aller à New York étudier la campagne de Mamdani. Alors j’ai envoyé un mail à Morris pour proposer une rencontre. » Banco.

Une fois que tu as rencontré Katz, tu entends sa voix dans tout ce que Zohran Mamdani dit.

Liza Pflaum, conseillère du coleader allemand de Die Linke

Une table est réservée le 28 octobre 2025 au Crocodile, un très chic restaurant français de Williamsburg, le quartier le plus huppé de Brooklyn. La bouteille de vin la moins chère est un rouge de Touraine à 55 dollars. « En Allemagne, ce n’est pas commun de rencontrer des gens de gauche dans ce genre de lieux ! La première chose que je me suis dite c’est “oh, mon dieu, j’espère qu’on va pouvoir payer !” », pouffe Liza Pflaum. Fort heureusement, Morris Katz, venu avec deux associés, insiste pour régler. « L’une des premières choses que j’ai pensées est qu’il parlait vraiment comme Mamdani, se souvient la consultante allemande. Une fois que tu l’as rencontré, tu entends sa voix dans tout ce que Zohran dit. » Avant que Katz parte rejoindre son candidat sur les coups de minuit, Liza Pflaum cuisine le stratège. Contrairement à la doctrine progressiste sans complexes évoquée plus haut, Katz lui glisse que, « dans leurs publicités, ils ne se concentraient pas seulement sur les électeurs de gauche, ils prenaient soin d’employer des mots qui ne sonnent pas trop “partisans”, et seraient capables de toucher des électeurs de Trump ». 

Le conseil valide une intuition partagée chez Die Linke : « Cela fait deux ans qu’on essaie de toucher la classe ouvrière, les gens qui pourraient pencher à l’extrême droite, mais n’ont pas encore basculé, poursuit Pflaum. J’ai l’impression que Katz et Mamdani y sont parvenus. Morris nous a assuré que le plus important, c’était leur programme, articulé autour de trois mesures centrales : le gel des loyers, les crèches et les bus gratuits. Des sujets qui parlaient directement aux habitants les plus pauvres. » Mais, ce qu’elle a surtout retenu chez Katz, c’est son credo : le message discipline (« discipline communicationnelle »). En somme, marteler les mêmes quelques idées de la manière la plus rigoureuse possible. « Tout ce qui est diffusé – communiqué de presse, publication sur les réseaux, déclaration… – doit rappeler les trois messages clés du programme. Sinon, ça tombe à l’eau. »

Féministe anticolonialiste

En janvier 2026, le stratège traverse l’Atlantique. L’invitation vient de l’European Center for Digital Action, un organisme basé à Bruxelles qui entend aider « les mouvements progressistes à mettre en place des campagnes portées par la population », comme le résume la Serbe Vesna Jusup, sa directrice des opérations. Katz vient donc dérouler sa méthode un froid mercredi dans les bureaux de l’Alliance de la gauche européenne pour les peuples et la planète (raccourci en ELA pour European Left Alliance), qui fédère au parlement européen La France insoumise (LFI), Podemos, Sinistra Italiana, ou encore les Portugais de Bloco de Esquerda, entre autres. C’est au nom de ce parti de gauche « féministe, antiraciste et anticolonialiste » que la députée européenne Catarina Martins était candidate – malheureuse – à l’élection présidentielle.

Mais ce 28 janvier, acquise au concept de message discipline, c’est en tant que codirectrice de l’ELA qu’elle reçoit Morris Katz. « On vit une époque de concentration des richesses sans précédent, pose-t-elle dans sa veste rouge, lors d’un entretien sur Zoom. Pour maintenir ce système, l’extrême droite déclenche des guerres culturelles pour faire diversion. C’est la raison pour laquelle nous devons faire preuve de discipline au niveau des messages que nous véhiculons. C’est ce qui permet aux gens de nous entendre quand on parle de pouvoir d’achat ou de salaires, même quand l’extrême droite veut parler de tout sauf de ça. »

Il existe un paradoxe : le soutien très large aux propositions qui sont les nôtres ne se traduit pas forcément au niveau électoral.

Manon Aubry, eurodéputée LFI

C’est la grande théorie de Katz : le problème central de la gauche ne réside pas dans ses idées, mais dans leur transmission. « La vie des gens est de plus en plus difficile, mais trop souvent le langage politique paraît déconnecté de cette réalité, développe-t-il. Nous devons raconter une histoire qui explique pourquoi ces difficultés existent – et qui en est responsable. » Présente à New York durant la campagne de Mamdani, l’eurodéputée LFI Manon Aubry, coprésidente du groupe de La Gauche au Parlement européen, fait également partie de l’assemblée « des partis frères » réunie pour la masterclass de Katz à Bruxelles fin janvier. « Il a complètement raison. Il existe une sorte de paradoxe : le soutien très large aux propositions qui sont les nôtres ne se traduit pas forcément au niveau électoral. Prenez l’augmentation du smic, la retraite à 60 ans, la taxation des milliardaires portés par LFI… Ce n’est pas 50 % de l’opinion publique qui soutient ça, mais plutôt 70 ou 80 %. »

En boîte de nuit

Alors, au-delà de la « discipline », quelle serait la formule secrète ? Une nouvelle façon, plus moderne, plus décontractée d’utiliser les réseaux sociaux, comme l’ont rabâché tous les médias mainstream ? Katz se fait laconique. « Nous communiquons de façon à toucher les vraies gens, c’est tout. » Même si un accord l’empêche de révéler « les tenants et aboutissants détaillés » de l’intervention bruxelloise, Manon Aubry esquisse une méthode plus calculée, Katz insistant sur l’impératif « d’être là où les New-Yorkais se trouvent ».

Ainsi, durant sa campagne, Mamdani est sorti en boîte de nuit, a touché les mains des chauffeurs de taxi garés à l’aéroport de La Guardia. Depuis son élection, on l’a vu courtside – au bord du terrain – pendant les matches des Knicks (qui, ultime coup de pouce, ont remporté le championnat de basket pour la première fois en un demi-siècle), ou prier vêtu d’un qamis aux couleurs du club de foot d’Arsenal lors de l’Aïd. Dans sa veste Carhartt customisée « Mayor » ou son élégant costume slim, Mamdani est partout, comme s’il se téléportait sur chaque trottoir, chaque pizzeria et chaque bodega (petite épicerie du coin), à portée des smartphones de ses administrés, et bien souvent la bouche pleine.

Si cette grammaire visuelle paraît si yankee, Katz n’y voit aucun particularisme intraduisible en Europe. « Aussi talentueux que soit Zohran, il a surtout su capter un profond désir de changement. C’est ce que Bannon avait compris avant tout le monde : il existe, dans tout l’électorat, un immense amas de colère. En Europe aussi, il faut prendre conscience à quel point le statu quo est impopulaire, à quel point la colère est grande. C’est pour cela qu’il faut des candidats qui ne parlent pas seulement de changement, mais qui peuvent physiquement l’incarner. »

Quand Bally Bagayoko a fait sa com’ en jouant au basket, c’est typiquement le genre de trucs que Zohran Mamdani fait.

Manon Aubry, eurodéputée LFI

En France, Manon Aubry avance un nom correspondant à ce « katzisme » : Bally Bagayoko, LFI, élu maire de Saint-Denis en mars 2026. « On n’a pas reproduit directement leur campagne, mais quand Bally a fait sa com’ en jouant au basket, c’est typiquement le genre de trucs que Mamdani fait. L’idée, c’est de casser l’image qu’on se fait du “politique standard”. La grande diversité sociologique de nos candidats a pu porter ça aux municipales. Et c’est un des trucs que Katz répétait le plus, à raison : les gens ne veulent pas un énième “responsable politique”. Ils veulent que ceux qui les représentent dégagent une forme d’authenticité. Alors, tant mieux si des contre-figures émergent – la gauche n’est pas là pour promettre l’avènement d’un white savior [“sauveur blanc”] qui va délivrer le pays du mal absolu venu de l’extérieur. Ça aussi doit se refléter dans notre communication. » 

Tournée façon rock star

Morris Katz lui-même insiste sur l’importance « d’épouser sa propre image, pas d’essayer d’être autre chose »… C’est ce qu’il a notamment recommandé à Rowenna Davis, candidate, en mai 2026, à la mairie de Croydon, une banlieue du sud de Londres, pour le Parti travailliste. « Il m’a dit qu’il était important que je souligne le fait que j’étais enseignante dans le secondaire, révèle celle qui fut aussi journaliste politique. Que j’étais mère de deux enfants, nés à Croydon. Qu’il fallait mettre en avant une identité autre que celle de femme politique. » Son dernier tract la présentait donc en trois mots : « Maman. Prof. Mairesse. » Malgré sa défaite, Rowenna Davis sourit en y repensant : « On avait mis des couleurs vives, comme celles de la campagne de Mamdani. Alors que le centre gauche, que je représente, a tendance à être assez sec et technocratique… »  

Ces conseils sur mesure, Rowenna Davis les a récoltés dans le cadre d’un appel en visio le 6 février 2026. La veille, l’enseignante rencontrait Katz dans un restaurant du cœur de Londres, dont le sous-sol avait été réservé pour une vingtaine de députés, personnalités politiques et communicants du Labour. En dégustant fromage, crevettes et piments de Padrón, le New-Yorkais expliquait « qu’il ne fallait pas avoir peur de se démarquer complètement de son parti, se souvient Davis. Il a aussi dit qu’il faut oser prendre des risques. Qu’on mesure toujours le risque d’agir, mais jamais celui de ne rien faire ».   

Durant ce que Rowenna Davis décrit comme une véritable « tournée », façon rock star, Katz a également rencontré le leader du Green Party, le fougueux Zack Polanski. Élu à la tête des Verts britannique en septembre 2025, cet ancien comédien, chantre d’un « écopopulisme » décomplexé, a fait exploser le nombre d’adhérents à son parti en quelques mois. Lui aussi fait campagne en boîte de nuit et abreuve les réseaux de vidéos dont le style rappelle celui de Mamdani, auquel il aime publiquement se comparer. Si Katz ne révèle pas, devant nous, l’étendue de son réseau européen, on sait qu’il se trouvait à Berlin la veille de son intervention en janvier à Bruxelles. En fin de matinée, il échangeait avec Elif Eralp, candidate de Die Linke dans la capitale allemande pour le scrutin qui se tiendra le 20 septembre 2026. La quadragénaire, fille d’activistes politiques turcs, qui arbore un pendentif « Mietendeckel » (« plafonnement des loyers »), entend répliquer « le miracle de New York », alors que plusieurs sondages la place en tête des intentions de vote.

« Pour le coup, la rencontre a eu lieu dans nos bureaux, pas aussi chic [que le restaurant new-yorkais] », s’amuse Liza Pflaum, la communicante du parti de gauche allemand. Quand on demande à la trentenaire si cette suractivité façonne Katz en futur Bannon de la gauche mondiale, elle s’enthousiasme : « Je l’espère ! Depuis une décennie, la droite a des gens qui comprennent parfaitement le fonctionnement des médias et de la communication. Les objectifs de Morris et ceux de Bannon sont totalement différents, mais leurs stratégies présentent indéniablement des similitudes. » Manon Aubry acquiesce : « Il ne faut pas laisser l’art de la communication politique à l’extrême droite. »

Le combat contre l’oligarchie ne se mène pas seulement aux États-Unis. Nous devons donc nous unir au niveau mondial pour lutter. 

Morris Katz, conseiller de Zohran Mamdani 

Ses voyages en Europe, Morris Katz les explique par une ferme croyance dans le fait que « le combat contre l’oligarchie ne se mène pas seulement aux États-Unis. La même histoire s’écrit dans beaucoup d’endroits : la Big Tech et la classe des milliardaires se sont organisées à l’échelle internationale contre les travailleurs et la classe moyenne. Nous devons donc nous unir au niveau mondial pour lutter ». 

Pour cela, il faudra néanmoins que le soufflé Katz ne retombe pas trop vite. Cet été, le petit prodige a dû encaisser son plus sérieux revers, avec le fiasco de la candidature de Graham Platner. Un ex-marine à l’épaisse moustache, reconverti en ostréiculteur après trois déploiements en Irak et Afghanistan, que Katz avait façonné en futur sénateur démocrate du Maine et prototype de ce qu’il appelle les « vraies personnes, celles qui n’ont pas eu une vie parfaite ». Ces nouveaux venus à même de faire tomber les barons démocrates et changer le visage élitiste du parti. Las, Platner avait beau être bougrement charismatique, les révélations, coup sur coup, d’un tatouage ressemblant un peu trop à une Totenkopf nazie sur sa poitrine, puis de multiples accusations de harcèlement et d’agressions sexuelles ont eu raison de sa candidature.

Salle en délire

Début juillet, quelque 500 membres des Democratic Socialists of America, le parti de Bernie Sanders et Mamdani, appelaient leur formation à couper les ponts avec Katz et sa firme Fight à la suite de ce qu’ils qualifiaient de « désastre ». Ces développements ont eu lieu après notre rencontre avec le spin doctor, qui n’a pas répondu à nos sollicitations ultérieures au sujet de cette affaire. « Je continuerai de travailler avec Moris Katz, qui reste un de mes principaux conseillers », a balayé sans délai, devant la presse, Mamdani à la rescousse de son double. Au New York Times, Katz a fini par admettre « qu’une grande partie des critiques et de la colère [au sujet de son rôle dans l’affaire Platner] sont absolument justifiées ».

Deux mois plus tôt, au lendemain de notre entretien, il nous donnait rendez-vous in vivo dans le quartier populaire de Flatbush, toujours à Brooklyn. Mamdani y organisait un grand meeting avec Bernie Sanders, l’inoxydable sénateur du Vermont, pour soutenir les candidats « progressistes » tenants d’une « autre gauche » au Congrès en vue des midterms. Dans la foule, Katz enchaînait les accolades, de la main serrée au bon gros hug, un t-shirt des Knicks sous sa veste de costume. Sur ses bouclettes blondes, une casquette toute neuve reprenait le chant de supporters à la gloire des Knicks et de Mamdani : « My Mayor’s Muslim, My Bagel’s Jewish, My Christians' Dior, Knicks in Four » (« Mon maire est musulman, mes bagels juifs, mes chrétiens [en] Dior, et les Knicks [gagnent] en quatre [matches] »).

Quand Mamdani prend la parole, célébrant son programme « populiste et populaire », un mouvement qui « n’est pas né pour une seule élection et peut gagner ailleurs », Morris Katz, au pied de la scène, boit les mots, qui sont aussi les siens, de son protégé. Le conseiller reste bras croisés, concentré, alors même que la salle est en délire. La veille, il nous avait confié dans un demi-rire que, pour rien au monde, il ne voudrait du rôle de tribun. « Jamais ! Pas le courage pour ça ! » Il avouait préférer l’ombre, plus raccord avec son « anxiété permanente » de moine-soldat : « Je ne dors pas, je vois à peine mes amis et ma famille… Je ne ferais pas tout ça si ce n’était pas pour provoquer un changement réel et stable. » À condition de parvenir à durer.

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Février 2026
Margrethe Vestager : « Nous pouvons sortir de notre dépendance aux plateformes américaines »
L’ex-vice-présidente de la Commission européenne revient sur ses mandats et propose des solutions pour renforcer l’indépendance technologique de l’Europe.
Entretien  |  Février 2026 | Controverses
radiographie d’un stérilet spirale
Novembre 2025
Contraceptions forcées au Groenland : la fin d’un secret
De 1966 à 1975, des milliers d’Inuites, souvent mineures, se sont vu poser de force un stérilet. La photographe Juliette Pavy a recueilli leur histoire.
Récit photo  |  Novembre 2025 | Vivant
militaire et poignée de main sur fond de drapeau européen
Octobre 2025
Une taupe à Bruxelles pour un bunker à 111 millions en Somalie
L’ex-général français a décroché un des plus gros projets européens en 2016. Mais après neuf ans d’enquête, il est renvoyé devant le tribunal.
Enquête  |  Octobre 2025 | Inframonde
soldats marchant dans la neige
Août 2025
Le Grand Nord se prépare à la guerre
À l’heure où menace un conflit polaire entre la Russie et l’Occident, le photographe Louie Palu donne à voir la militarisation de l’Arctique.
Récit photo  |  Août 2025 | Géographies
artiste pratiquant de parkour sur un toit à Kharkiv
Mai 2025
À Kharkiv, l’Ukraine en résilience artistique
Le photographe Amadeusz Świerk est allé à la rencontre d’artistes luttant pour faire vivre la culture dans cette ville lourdement touchée par la guerre.
Récit photo  |  Mai 2025 | Imaginaires
personnage montant un escalier vers le pouvoir en Roumanie
Mai 2025
« Des menaces de mort et un kompromat. Si j’avais su… »
Une journaliste roumaine a révélé les puissants outils de copinage de hauts responsables de l’État. Son enquête a fait d’elle une cible à abattre.
Témoignage  |  Mai 2025 | Pouvoirs
manifestant turc avec masque à gaz et bonnet de derviche
Avril 2025
Un derviche dans le brouillard des lacrymos
Au cœur d’une manifestation à Istanbul, un étrange personnage entame une danse devant les CRS turcs. Une image puissante du photographe Murad Sezer.
Coup d’œil  |  Avril 2025 | Pouvoirs