De Picasso à Basquiat, les secrets bien gardés du musée perso de Bernard Arnault

Écrit par Philippe Vasset Illustré par Antoine Moreau-Dusault
6 juillet 2026
portrait de Bernard Arnault à la manière de Picasso
L’homme le plus riche d’Europe cache de spectaculaires œuvres d’art derrière les murs de ses résidences privées. Des sculptures et tableaux estimés, pour certains, à plusieurs dizaines de millions d’euros. Et que, en toute discrétion, il prête parfois à sa Fondation Louis Vuitton. À moins que ce ne soit l’inverse ?
9 minutes de lecture

Mars 2020. Le service juridique de Grasset reçoit une lettre sibylline. En quelques lignes, ce courrier informe la maison d’édition que Bernard Arnault, qui quelques années plus tôt a signé un contrat pour un projet de livre sur son rapport à l’art, souhaite en invoquer une des clauses. Cet article, inséré à la demande expresse du fondateur de LVMH, l’autorise à purement et simplement faire annuler le livre, moyennant de substantiels dédommagements. Et bien qu’il ait consacré un temps considérable au projet, notamment en accordant une série d’entretiens sur ses artistes favoris à la journaliste Monique Younès, l’homme le plus riche d’Europe ne souhaite finalement plus ouvrir les portes de son musée personnel. Les mains contractuellement liées, Grasset est contraint de s’exécuter. Personne n’entendra plus jamais parler des tableaux que Bernard Arnault accroche chez lui.

Six ans plus tard, rien n’a changé : à rebours de son vieux rival François Pinault, le milliardaire observe une discrétion absolue sur les spectaculaires œuvres qu’il possède. La partie émergée de son intérêt pour l’art, c’est la Fondation Louis Vuitton, le grand et spectaculaire musée imaginé par Frank Gehry au cœur du bois de Boulogne. Placée sous la responsabilité de l’ancienne directrice du Musée d’art moderne de Paris, Suzanne Pagé, cette fondation d’entreprise fonctionne de manière autonome, organisant des expositions et achetant des œuvres qu’elle accroche dans ses sièges et, parfois, dans les boutiques ou les espaces VIP de la marque de maroquinerie.

« Collection particulière, Paris »

Le considérable patrimoine de Bernard Arnault ne se laisse deviner qu’en creux. Ainsi, à chaque exposition de la Fondation Louis Vuitton, c’est lui qui préface le catalogue, parfois avec un texte très personnel. Pour la rétrospective David Hockney au printemps 2025, il écrit que le peintre, décédé en juin 2026, est l’un de ses « artistes préférés », paraphrasant Claude Monet pour l’occasion : « Hockney maintient nos cœurs éveillés par toutes les couleurs de son silence. » Un silence que goûte le grand patron, qui, officiellement, ne possède aucun tableau du Britannique. Seule la fondation de son groupe dispose d’une de ses œuvres, issue de la série Computer Drawings – un portrait de matelot réalisé avec Photoshop à la fin des années 2000.

Mais les cartels accrochés à côté des toiles rassemblées pour l’exposition racontent une autre histoire. Par exemple, sous Rudston to Sledmere, un paysage de la campagne du Yorkshire vendu 3,1 millions d’euros chez Christie’s en 2024, figure une énigmatique mention : « Collection particulière, Paris. » Un euphémisme, qui a valeur de mot de passe chez les initiés : c’est sous cette appellation anonyme que Bernard Arnault accepte le plus souvent de prêter ses tableaux personnels pour des expositions.

Un silence assourdissant

La dizaine de Hockney labellisés « collection particulière » sont-ils effectivement la propriété d’Arnault ? Possède-t-il aussi la Shot Sage Blue Marilyn d’Andy Warhol, célébrissime portrait carré (1×1 mètre) de l’icône hollywoodienne décliné en cinq exemplaires par le pape du pop art, qui trônait au centre de l’exposition « Pop Forever » à la Fondation Louis Vuitton à l’automne 2024 ? L’une de ces Marilyn s’était arrachée pour 195 millions de dollars chez Christie’s deux ans plus tôt, un record pour un tableau du XXe siècle.

Le mystère est presque impossible à percer, même pour son premier cercle. S’il n’est pas un collectionneur obsessionnel comme François Pinault (par ailleurs propriétaire de Christie’s), Bernard Arnault accumule tableaux et sculptures depuis trente ans. Le plus souvent, il opère sans intermédiaires. Il peut évoquer certaines opportunités avec Suzanne Pagé ou avec le conseiller mécénat de LVMH, Jean-Paul Claverie, mais il constitue sa collection seul. Toute interrogation à ce sujet se heurte donc à un silence aussi assourdissant qu’unanime : personne, tant dans la galaxie LVMH que dans le milieu de l’art, ne souhaite s’exprimer sur cette mystérieuse collection.

C’est un tableau qu’on a tellement vu en reproduction qu’on met un certain temps à réaliser qu’on est devant le vrai.

Un invité de Bernard Arnault face à La Danseuse au cheval

Patiemment, Revue21 a néanmoins pu en reconstituer une grande partie. Cette dernière est organisée autour de trois axes : l’impressionnisme et ses héritiers contemporains telle Joan Mitchell ; le pop art et les artistes qui s’en inspirent comme les Britanniques Gilbert & George ; et enfin l’abstrait du XXe siècle, de Fernand Léger à Mark Rothko en passant par Picasso.

C’est souvent avec les toiles de ces derniers que vit Bernard Arnault : jusqu’à très récemment, les pièces de son hôtel particulier, dans le 7e arrondissement de Paris, étaient décorées de tableaux des pionniers de l’abstraction. Sur ses murs : deux grands Picasso – Les Femmes d’Alger (1955) et Le Bouquet (1953) –, une composition abstraite de Joan Miró en ocre et noir, un tableau de Raoul Dufy ainsi qu’une des œuvres les plus célèbres de Fernand Léger, La Danseuse au cheval (1953). « C’est un tableau qu’on a tellement vu en reproduction qu’on met un certain temps à réaliser qu’on est devant le vrai », raconte, encore étourdi, un invité surpris de se trouver face à de telles œuvres dans la résidence de l’empereur du luxe. Une autre version des Femmes d’Alger avait été adjugée 179 millions d’euros en 2015.

Bien qu’ils soient dignes des plus grands musées, ces tableaux ne quittent pratiquement jamais les espaces privés du milliardaire, sauf sous forme de prêt anonyme. En 2018, les visiteurs de la grande rétrospective Jean-Michel Basquiat (1960-1988) à la Fondation Louis Vuitton n’ont ainsi pas été avertis que certaines des toiles exposées, et non des moindres, appartenaient en propre à Bernard Arnault, qui compte parmi les principaux collectionneurs du protégé d’Andy Warhol. Il possède notamment plusieurs Untitled, ces grandes compositions peintes par Basquiat dans les années 1980 sur des toiles dépassant parfois les deux mètres, particulièrement prisées en salle des ventes – l’un de ces tableaux « sans titre » s’est vendu 100 millions d’euros chez Sotheby’s en 2017.

Matière fissible

Pourquoi dissimuler une collection aussi prestigieuse et entourer le prêt de chacune de ces pièces d’un luxe de précautions digne d’un transfert de matière fissible ? À certains interlocuteurs, Arnault a expliqué vouloir rester incognito par la crainte de voir son domicile familial ciblé si les trésors de ce musée personnel venaient à être dévoilés. À d’autres, il a indiqué que, s’il en révélait la teneur, son patrimoine artistique ne serait envisagé que sous le seul aspect financier – la valeur de ladite collection privée culminant vraisemblablement à plusieurs centaines de millions d’euros –, sans considération pour les goûts qui l’ont façonné.

Un épisode donne la mesure des extrémités auxquelles est prêt à aller l’homme d’affaires pour préserver l’anonymat de sa collection. Lorsqu’à son initiative LVMH ouvre la Fondation Louis Vuitton en 2014, la première exposition, titrée « Les Clefs d’une passion », n’est pas dédiée, comme on pourrait s’y attendre, à sa collection privée… mais à un accrochage de toiles prêtées par les plus grands musées du monde, dont le Centre Pompidou, le Musée Picasso, le Guggenheim de New York ou encore la Tate Britain.

Unique point commun entre toutes les œuvres : elles émanent d’artistes qu’apprécie Bernard Arnault et même qu’il collectionne à titre privé. C’est le cas, on l’a vu, de Pablo Picasso (dont l’exposition présentait quatre œuvres), de Claude Monet, de Mark Rothko, mais aussi et surtout de Piet Mondrian, avec pas moins de sept tableaux. À la même époque, les murs de son bureau au dernier étage du siège de LVMH, avenue Montaigne, s’ornaient d’une des Composition A du fondateur de l’abstraction, peinte entre 1935 et 1942.

Frontières inhabituellement poreuses

Un tel secret alimente évidemment tous les soupçons, d’autant plus que les frontières entre le patrimoine artistique personnel d’Arnault et celui de la Fondation Louis Vuitton semblent, vues de l’extérieur, inhabituellement poreuses. Une confusion entretenue par le grand patron lui-même : interviewé, en 2016, par Léa Salamé dans son émission Stupéfiant ! sur France 2, il fait visiter à la présentatrice le petit vestibule attenant à son bureau, au sommet du siège de LVMH. Dans cet espace très privé, qui tient à la fois de la galerie et de la salle d’attente, il a accroché une sélection de tableaux issus de sa collection personnelle, mais aussi de celle de son groupe. S’arrêtant devant un spectaculaire Basquiat, Napoleonic Stereotype circa ’44, Arnault explique à Salamé que ce tableau lui appartient en propre. Mais en fait, le propriétaire déclaré de la toile est la Fondation Louis Vuitton, comme en atteste le site internet de l’institution, par l’intermédiaire de Primae, très discrète filiale du groupe.

Le cas n’est pas isolé : les œuvres d’autres artistes que collectionne Arnault, tels Warhol, Gerhard Richter, Joan Mitchell ou Ellsworth Kelly, sont aussi achetées par LVMH. Souvent dans des proportions très conséquentes : dans ses comptes de l’année 2025, le groupe évalue son patrimoine artistique à 1,156 milliard d’euros. La somme réelle est vraisemblablement très supérieure, car cet audit ne prend en compte que le prix d’achat des œuvres, au sein d’un périmètre en perpétuelle expansion – entre 2023 et 2024, la valeur des collections de sa fondation a ainsi augmenté de près de 100 millions d’euros.

Une telle manne, forcément, attire les convoitises. Au fil des années, toutes les grandes galeries se sont efforcées de tisser d’étroits liens avec la famille Arnault. Pendant des années, Daniel Templon, correspondant privilégié des plus grands créateurs américains à Paris, a été l’un de ceux qui ont eu l’oreille du patriarche. Plus récemment, le méga-galeriste new-yorkais Larry Gagosian s’est rapproché de la dynastie en faisant entrer Delphine Arnault, aînée des enfants du milliardaire et PDG de Dior, au conseil d’administration de sa galerie. Cette nomination, en 2022, avait d’ailleurs ébranlé le monde de l’art, qui s’était mis à spéculer sur un éventuel rachat de la galerie Gagosian par Bernard Arnault. Un projet qui n’a jamais dépassé le stade de la rumeur, la seule incursion du milliardaire dans le commerce de l’art – la prise de contrôle de la maison d’enchères londonienne Phillips – s’étant soldée par un échec cuisant.

Faire flamber la cote

Bernard Arnault côtoie volontiers les galeristes et suit de près le marché de l’art, mais il fréquente en revanche beaucoup plus rarement les artistes eux-mêmes. Pour des raisons essentiellement pratiques : ceux qu’il aime sont très âgés, comme Richter (94 ans), voire tout à fait morts. Outre Hockney, dont il a organisé la dernière rétrospective de son vivant, Arnault a brièvement fréquenté le peintre Balthus (1908-2001) à la fin de sa vie, rencontré par l’intermédiaire de Doris Brynner, l’ultramondaine qui a régné trente ans sur la boutique Dior de l’avenue Montaigne (Setsuko Klossowska de Rola, la dernière épouse de Balthus, promène aujourd’hui encore ses kimonos chamarrés dans les vernissages des expositions Vuitton).

Mais si Arnault s’intéresse plus aux salles de ventes qu’aux ateliers d’artistes, c’est avant tout parce qu’il reste un homme d’affaires, et que rien ne le passionne comme acheter à la baisse et vendre à la hausse. Il aime ainsi rappeler qu’il a acquis ses premiers Basquiat dans les années 1980 pour quelques dizaines de milliers de dollars (ils valent aujourd’hui plusieurs dizaines de millions) et son premier Monet, une toile de la série Charing Cross Bridge consacrée à l’étude du smog, pour 200 000 dollars. Une part significative de ces œuvres ont été achetées aux enchères, par le biais d’intermédiaires anonymes – la moindre indication que l’un des hommes les plus riches du monde soit susceptible de s’intéresser à un tableau risquant d’en faire flamber la cote.

« J’ai failli faire tomber un plâtre de Klein »

À ce jeu du chat et de la souris, Bernard Arnault affronte d’autres barons du luxe, qui collectionnent les mêmes artistes que lui. C’était le cas de Valentino Garavani, fondateur de la maison de couture portant son prénom, mort en janvier 2026, et de son partenaire Giancarlo Giammetti, qui accumulaient avidement Basquiat. Le couple italien a plusieurs fois bataillé face au PDG français pour des toiles particulièrement iconiques du prodige new-yorkais. C’est aussi le cas d’Alain Wertheimer, très discret propriétaire de Chanel avec son frère Gérard, qui comme Arnault est amateur de maîtres de l’abstrait du XXe siècle (Ellsworth Kelly encore, Jackson Pollock…) qu’il achète par l’intermédiaire de trusts enregistrés dans l’État américain fiscalement exonéré du Delaware, avant de les accrocher sur les murs de ses résidences. C’est enfin le cas du magnat des télécoms franco-israélien Patrick Drahi, tellement secret dans ses achats que certaines de ses œuvres ne quittent jamais les entrepôts des ports francs sécurisés où il les stocke.

Ces collections privées échappent aux catalogues raisonnés, passent sous les radars des bases de données et sont inaccessibles au grand public comme aux universitaires, sauf en de rares occasions. Elles se découvrent seulement, au hasard d’une invitation, à quelques happy few sidérés. L’un d’eux confie l’étrangeté du « musée » ultra-secret de Bernard Arnault : « Je me souviens d’une soirée où j’ai failli faire tomber un petit plâtre d’Yves Klein, une Victoire de Samothrace peinte de son fameux bleu, posée sur une table basse du grand salon, sur une feuille d’or… »

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