À l’âge de quatorze ans, j’ai brûlé le drapeau des États-Unis.
C’était un petit drapeau, fait d’une matière entre le papier et le coton, collé à un bâton en bois comme ceux distribués lors des défilés du 4 juillet, notre fête nationale.
Je ne me souviens pas où je l’avais acheté, mais je me souviens distinctement de ma façon de le brûler : seul, de retour du lycée, dans ma salle de bain. Je me souviens de l’allumette, du frottement contre la petite boîte en carton, de la couleur de la flamme qui ondulait entre les bandes rouges et blanches, puis grignotait le rectangle bleu en haut du drapeau. Je me souviens de l’odeur de dioxyde de soufre qui se mélangeait à quelque chose d’acre émanant du tissu enflammé, et de la lenteur avec laquelle les cendres tombaient dans la cuvette des toilettes, avant que je tire la chasse d’eau.
« I pledge allegiance to the Flag » : cette première ligne du serment que prononcent les écoliers chaque matin, la main sur le cœur, pour jurer fidélité à la bannière étoilée, surgissait dans mes pensées, et je prononçais ces mots une dernière fois.

C’était à l’automne 2004, moins d’un an après le début de la guerre en Irak qu’aucune de nos manifestations n’avait réussi à empêcher. Ni les deux marches de grande ampleur auxquelles j’avais assisté à Washington ni la centaine d’autocollants « Attack Iraq ? No ! » à coller sur les pare-brise que j’avais achetés avec mon argent de poche et distribués à mes camarades de classe. Et sûrement pas les cantiques de Noël « alternatifs » que les activistes de notre communauté marxiste, affiliée au Mouvement ouvrier catholique, chantaient lors de nos rassemblements hebdomadaires dans le centre-ville de Cleveland, Ohio :
« Que Dieu veille sur vous, ô chers élus,
Et chassez toute inquiétude ;
Souvenez-vous : l’Afghanistan est très loin
Ne comptez pas les victimes, comme le disent les enfants affamés
N’apportez ni réconfort ni joie… »*
« L’Amérique, on l’aime ou on la quitte ! » répondaient les passants. Ou parfois plus simplement : « Allez vous faire foutre ! »
Il est possible que j’aie brûlé ce drapeau seul et en secret parce que je savais la violence de cet acte que tous les catholiques de la gauche radicale et pacifiste de mon entourage auraient condamné – et, qu’au fond de moi, j’étais trop américain pour ne pas jouir de cette violence. L’Amérique était convaincue que sa brutalité était juste, et moi aussi. À l’autre bout du monde, un village brûlait, alors j’allumais la petite flamme que je pouvais.
Et puis, un jour, je suis parti.
Le deuil d’un pays
Quand je suis arrivé en France, une décennie plus tard, quelques semaines avant que Donald Trump ne descende, le 15 juin 2015, cet escalator doré de la Trump Tower de New York pour annoncer sa candidature – « qu’avez-vous à perdre ? », lancera-t-il peu après (beaucoup, en fin de compte) – j’ai eu un peu de ce « cœur gonflé d’orgueil » qu’Alexis de Tocqueville, grand explorateur de la psyché états-unienne, observait chez les Américains fraîchement débarqués en Europe. Pour bon nombre, la percée fracassante de Trump en politique a brisé le mythe de l’exceptionnalisme américain avec lequel ils avaient grandi. Trump était comme un marteau pulvérisant leur miroir, les laissant dans un état proche du deuil – le deuil d’un pays qu’ils pensaient connaître, d’une idée qu’ils vénéraient.

Quant à moi, j’étais encore trop imprégné de la fumée du drapeau brûlé pour que coule encore dans mes veines ce « patriotisme incommode et bavard » qui, remarquait encore Tocqueville, « fatigue même ceux qui l’honorent ». Si je me jetais dans les bras de la France, ce n’était pas simplement par fascination – il y avait sûrement de cela, bien sûr – mais aussi pour fuir. Brûler le drapeau ne suffisait pas, il fallait que je me débarrasse de tout ce qui m’identifiait comme Américain et me distinguait comme tel. Pourtant, autour de moi, le ton n’était pas accusateur. Dominait alors l’incompréhension : « Comment était-il possible, me demandait-on, qu’un tel homme puisse succéder à Barack Obama ? »
Je me posais la même question. J’égrenais les pistes, les théories. « Le racisme, voilà pourquoi », ai-je parfois répondu. D’autres fois, j’évoquais « le rôle du capitalisme débridé dans un pays si inégalitaire ». Je me hasardais même, avec la crainte d’avoir l’air bizarrement conservateur, à expliquer que l’avènement de Trump avait peut-être à voir avec la dégringolade du « sentiment de faire communauté », et donc le désir d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Chaque réponse m’apparaissait comme un morceau du puzzle. Et je me demandais aussi, comme je l’avais soupçonné adolescent, si ces morceaux avaient été là depuis toujours.
La ligne de faille
Alexis de Tocqueville, jeune noble dont les parents furent emprisonnés durant la Terreur, débarque dans les jeunes États-Unis, en 1831, hanté par une question : la démocratie était-elle vouée à s’effondrer, soit lentement, dans la douce tyrannie d’une bureaucratie paternaliste, soit dans l’éclat fulgurant de la « tyrannie de la majorité » ?
Ce qu’il observe en 1831 n’est, bien évidemment, pas une démocratie dans sa plénitude. Aucune femme ne vote. Pire encore, dans les états du Sud, des êtres humains subissent toute la cruauté des chaînes de la servitude héréditaire. Un sujet – un mal – qui intéresse particulièrement le compagnon de route de Tocqueville, Gustave de Beaumont, qui le dénoncera dans un roman – Marie ou l’Esclavage aux États-Unis – dont la postérité n’atteindra jamais celle de l’essai de son ami, De la démocratie en Amérique. Tocqueville, lui-même abolitionniste, voit tout de même, et à raison, l’esclavage comme une ligne de faille à même de faire éclater les États-Unis.
Au long des milliers de kilomètres parcourus à travers le continent, l’aristocrate normand note trois phénomènes qui lui semblent constitutifs de la balbutiante société états-unienne. Une morale qui prend racine, celle du fameux « intérêt bien entendu » ; chacun sait et sent qu’en démocratie, son propre bonheur passe par le respect de celui de l’autre. Il faut donc des limites. La nécessité d’une certaine égalité de conditions entre les citoyens, qui réclame un partage des ressources, et enfin le civisme de la population, qui nécessite l’engagement, le débat. Si Tocqueville refaisait son voyage aujourd’hui, il verrait que ses concepts sont pareils à des pièces de monnaie, qu’ils ont deux côtés, dont un sombre. Que chacun d’entre eux porte en germe sa destruction future si les éléments exigés pour leur réalisation ne sont pas présents. Et qu’à force de jouer à pile ou face, les États-Unis s’autodétruiront.

Du refus de la contrainte
Tocqueville remarque qu’aucune société libre ne peut fonctionner sans que ses membres s’imposent des contraintes. Or, les États-Unis sont nés du refus de la contrainte, dans une révolution embrasée moins par l’injustice de l’impôt – le récit officiel – que par le désir des colons britanniques de s’emparer de davantage de terres à l’ouest, contre l’avis des autorités royales outre-Atlantique. Un fil sur lequel les Américains ne cesseront de tirer à travers la fameuse « destinée manifeste » – ce droit divin à s’étendre qui irrigue la mythologie d’un (Far) Ouest sans fin –, long comme le bras des miliciens armés par le second amendement, et accessible par automobile, symbole motorisé de la liberté. Le tout au service du droit au commerce sans entraves, jusqu’à la création d’une Bourse, Polymarket, où parier sur le prochain pays qui sera bombardé.
Ce refus de la contrainte s’exprime aujourd’hui crûment dans un pouvoir politique – le trumpisme – qui n’est tenu ou pondéré ni par les institutions, ni par les alliances, ni par le droit international, ni par les conséquences écologiques et climatiques de ses actions : en un mot, par le réel. Un pouvoir politique poussé par, et qui nourrit en retour, le mouvement dit Maga (de Make America Great Again, slogan du premier mandat trumpien), jouissant de la liberté retrouvée d’être obscène à travers l’allégeance à un homme qui est l’incarnation même de l’obscénité. Un pouvoir politique qui n’est plus contraint par le concept de la vérité, préférant répandre sur son peuple un cambouis toxique de haine et de mensonge (on se souvient de la vidéo faite par IA de Trump bombardant littéralement d’excréments les citoyens manifestant contre ses tendances autocratiques, et dûment postée sur les réseaux sociaux présidentiels.)

Il n’est pas anodin que le prédécesseur préféré de Donald Trump soit Andrew Jackson, le septième président américain (1829-1837), qui expulsa les Cherokees et quatre autres grandes tribus des Premières Nations de leurs terres, les condamnant à une marche forcée de 8 000 kilomètres durant laquelle environ 15 000 d’entre eux périront. Une marche que Tocqueville croisa. « On ne saurait se figurer les maux affreux qui accompagnent ces émigrations forcées, écrit-il. […] Derrière eux est la faim, devant eux la guerre, partout la misère. […] Il n’y avait déjà plus pour eux de patrie, bientôt il n’y aura plus de peuple ; à peine s’il restera des familles ; le nom commun se perd, la langue s’oublie, les traces de l’origine disparaissent. La nation a cessé d’exister. » Est-ce que Tocqueville, s’il assistait aux agissements contemporains des brutes de l’ICE, la police de l’immigration, expulsant des familles entières vers des contrées ténébreuses, écrirait lui aussi que « la cruauté, c’est ça le but », comme le fit le journaliste de The Atlantic, Adam Serwer, en 2018, aux premiers temps du trumpisme ?
Égalité fantasmée
Pourtant, aujourd’hui comme hier, les États-Unis restent le pays de l’abondance. D’où cet attachement à une certaine idée de l’égalité, qui séduisait Tocqueville, convaincu de la fin de l’aristocratie. La pierre angulaire du rêve américain, ce conte échafaudé sur la poursuite – et non la promesse – du bonheur et de la richesse, à la fois imminente et immanente, repose sur le leurre du toujours plus : plus d’espace à perte de vue, plus de ressources naturelles inépuisables, plus d’argent à gagner. Cette fable des « opportunités » qui rend possible, dans un pays d’inégalités fracassantes et dénué d’aristocratie, l’avènement du premier billionnaire de l’humanité.
Un autre paradoxe : l’abondance, en Amérique, a produit la médiocrité. Elle se traduit dans sa géographie, où l’espace qui s’étendait à perte de vue s’est transformé en une vague traînée urbaine, des kilomètres de malls gigognes, qui gonflent comme des muffins, chaque enseigne renfermant d’autres magasins, chacun entouré de son parking… C’est aussi un paysage intellectuel où, comme le note l’historien Jeffrey Goldfarb relisant l’aristocrate français, sous couvert d’une égalité tocquevillienne fantasmée, toutes les opinions se valent. L’expertise est suspecte et la quantité prime sur la qualité. De fait, avec son langage tronqué, Trump a réduit le champ même de l’imaginaire, et ainsi, de la politique. Comme l’énonçait dès 1963 l’historien Richard Hofstadter : « Il y a toujours eu, dans notre histoire nationale, un certain type de mentalité qui élève la haine au rang de véritable credo. »
Grande séance de voyeurisme
Venons-en enfin au show. Car si les États-Unis savent faire quelque chose mieux que quiconque, c’est le spectacle. Quelques paragraphes plus haut, j’ai défini Maga comme un mouvement politique. Je corrige : Maga, c’est un spectacle. Un parc d’attractions où le plus couru des manèges serait le dunk tank, cette cuve installée au fond du jardin pour y jeter brutalement ses invités à l’eau, un magasin de bibelots qui ne vendrait que de la pyrite (l’or des fous), un concert de rock avec un concours de t-shirt mouillé à l’entracte ou un combat de MMA à la Maison Blanche – oui, cela s’est vraiment passé, pour le 80e anniversaire de Trump et le jour du drapeau, on y revient.

On n’assiste pas à un meeting de Trump pour la teneur des discours, on y va pour être emporté, pour appartenir, pour se sentir protégé du monde extérieur par de gros, très gros murs qui empêchent quiconque de rompre le champ de force des convictions forgées par une décennie de « fake news ». Argumenter, comprendre, débattre, réfléchir : tout ce que Tocqueville nomme l’engagement civique, qu’il croit être au cœur du projet américain, c’est tout ce qu’empêche le spectacle. Le show est fait pour être consommé, pour capter, et garder, l’attention, puis faire surgir l’émotion, dans un simulacre de communion. M. Gessen, le dissident russe, prix Pulitzer en 2026 pour ses essais sur Vladimir Poutine et Donald Trump, estime qu’il n’y a pas de participation en autocratie. Pourtant, au sein des croyants Maga, perdure cette illusion, pendant que le reste de la population est condamnée à une grande séance de voyeurisme non consenti. C’est une performance culturelle et politique qui rejette toutes limites et réduit tout – même la cruauté – à une forme de divertissement vulgaire. Un spectacle dégénéré pour un capitalisme dégénéré. L’était-il depuis le début ?
Si P. T. Barnum n’a pas inventé le cirque, il l’a américanisé. Il l’a rendu plus dense, plus spectaculaire : bigger. Mais aussi plus sordide, comme en témoignent ses origines. En 1835, l’année de la publication de De la démocratie en Amérique, il exhibe une octogénaire noire nommée Joice Heth, une ancienne esclave qu’il présente comme l’infirmière âgée de 161 ans de George Washington. À sa mort, il fera payer pour assister à son autopsie, en live. Le « greatest show on earth » de Barnum sillonnera ensuite les États-Unis pendant des décennies, façonnant l’idée du spectacle américain jusqu’à ce qu’il est devenu aujourd’hui : une arme politique pour avilir, cibler, blesser. Tocqueville aurait dû aller au cirque pour le comprendre.
Le catch en miroir
À l’heure où les États-Unis célèbrent leur 250e anniversaire, quelle date faudrait-il choisir pour commémorer l’effondrement du prestige américain ? Le jour où Trump est descendu de son escalator ? À celui où les électeurs l’ont porté une première fois au pouvoir ? À l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 ? À la journée de son impeachment raté ? Sa seconde élection ? À l’effritement du Voting Rights Act, qui garantit l’accès au vote aux minorités ? À ce 17 juin 2026, où, comme d’autres avant lui, il signa le traité de capitulation de son empire à Versailles ? Ou bien un jour plus aléatoire, bien avant tout ça, un moment flou qui fera l’objet de débat pendant des siècles, comme celui marquant la fin de l’Empire romain.

Des années avant que je ne brûle un drapeau américain, mon oncle m’avait fait asseoir avec ses beaux-enfants pour regarder du catch à la télé. Je n’ai pas compris l’intérêt. Il ne s’agissait pas de boxe ou d’arts martiaux ni même d’un sport tout court, mais plutôt d’une pièce de théâtre à l’extraordinaire mise en scène d’une violence à la fois inouïe et totalement fake, chaque vainqueur en costume farfelu désigné avant même la diffusion des matchs. Ce jour-là, j’ai vu ce qu’allait devenir mon pays sans en avoir encore pleinement conscience.
Ils sont nombreux, ceux qui, de par le monde ont regardé de loin leur pays sombrer dans une violence insensée – en Ukraine, en Palestine, en Syrie… – et l’on vécu comme une tragédie personnelle dont j’ai été épargné. Mais peu ont été arrachés à leur pays, comme moi, pour vivre néanmoins dans son bourdonnement continuel : être Américain, c’est aussi souffrir du « syndrome du personnage principal ». Difficile d’y échapper.
Qu’ai-je donc ressenti au cours de cette décennie trumpienne, cette décennie passée hors de mes frontières ? De la frustration, oui. L’impression d’être submergé, bien sûr. De la colère, certainement. Parfois, je rêve qu’un nouveau basculement historique vienne corriger tout ce que le raz-de-marée Maga a fait et défait. D’autres fois, j’ai envie que rien ne soit corrigé, que le pays brûle à jamais. Pour qu’au moins une fois, dans ce monde d’impunité, il y ait des conséquences, que les puissants payent pour tout ce qu’ils ont profané.
Les Lumières et la flamme
Et puis, je pense à ma grand-mère. Donald Trump est l’Amérique, dans toute sa rage et son bruit. Mais l’Amérique, c’est aussi ma grand-mère, qui, ségrégation oblige, n’avait pu dépasser la classe de 6e, et qui, à 85 ans, est entrée dans une école et a déposé un bulletin de vote pour un président noir. Le poète persan Rûmi a écrit au sujet de la lumière : « Elle s’en va, et quand elle s’en va, la plaine devient passionnément délaissée, souhaitant qu’elle revienne. » Une certaine lumière a disparu de la plaine américaine, et je me rends compte que ce que je ressens pour le pays de ma naissance est ce que les Portugais appellent saudade – cette nostalgie pour quelque chose que l’on n’a pas forcément vécu soi-même, ou qui n’a peut-être jamais existé.
Fin juin, le magazine Esquire a publié un petit guide pour expliquer comment brûler un drapeau. Le manuel détaillait deux méthodes : le brûler avec révérence pour l’enterrer avec cérémonie, ou le brûler comme acte politique. Dans les deux cas, l’intuition suivante : ce 4 juillet 2026, le drapeau brûlera de toute façon, parce que les États-Unis que Tocqueville a décrits il y a si longtemps n’existent plus. Qu’il s’agisse d’un pays réel qu’on a cru connaître, ou bien d’un pays fantôme dont on se souvient en portugais.

Selon sa biographe Françoise Mélonio, « il y a chez Tocqueville un optimisme de la volonté ». Dans le deuxième tome de son ouvrage phare, cet optimiste de Français était d’ailleurs plus fasciné par les mœurs des Américains que par leurs institutions. Mélonio note d’ailleurs que ces dernières « ne permettent pas véritablement de réformer un pays. Ce qui réforme vraiment un pays, ce sont ses mœurs, c’est-à-dire ses habitudes ».
Alors, peut-être que brûler ce drapeau est le choix politique de l’optimisme.
* « God rest ye merry Congressmen
Let nothing you dismay
Remember that Afghanistan is very far away
You need not count the casualties as starving children say
No tidings of comfort and joy »