La fête a lieu chaque année, début avril, dans une boîte de nuit en bordure de périphérique, aux confins des beaux quartiers de l’Ouest parisien. Sur l’épaisse porte d’entrée qui étouffe les basses de la sono, une feuille A4 scotchée prévient : « Toute personne prise en train de consommer des stupéfiants sera remise à la police. » Et comment. Dans cette soirée, tout le monde est flic : les gros bras qui font la sécu, les jeunes femmes en débardeur qui tiennent le vestiaire, le groupe rétro qui reprend des tubes années 1980 en première partie, le DJ, les barmaids, les danseurs, les buveurs, ceux qui causent fort debout en bande et ceux qui observent, taiseux, assis seuls à une table.
Ici, tout le monde ou presque appartient à l’Office anti-stupéfiants français, l’Ofast. Plus ou moins gradé, plus ou moins jeune, de l’agent bodybuildé au commissaire dégarni. Il y a les huiles du siège national, à Nanterre, et les « poulets » des antennes régionales, montés pour l’occasion (oui, entre policiers, on s’appelle encore « poulets »). Sans oublier, bien sûr, quelques « tontons » incognito, ces indics qui jouent sur tous les tableaux. Je demande à mon hôte, un ponte qui dépose son cuir au vestiaire, si l’écriteau à l’entrée est sarcastique. « Non, non… Il y a toujours été… »
Ces dernières années, j’ai écrit plusieurs enquêtes sur le trafic de drogue, alors qu’un « tsunami de cocaïne », selon l’expression utilisée ad nauseam par les autorités, déferlait sur les côtes européennes. Du port d’Anvers au centre de renseignement maritime pour les stupéfiants de Lisbonne, j’ai pu observer la « guerre à la drogue », la war on drugs, qui traversait l’Atlantique et s’étendait sur le Vieux Continent, devenu plaque tournante de la blanche.
« Ma vie ferait une super série Netflix »
Les néons lustrent les crânes rasés alentour. Un stand propose mugs, casquettes, écussons brodés et décapsuleurs à la gloire de l’Ofast. On récupère des jetons de casino – eux aussi ornés du logo de l’agence – pour régler nos boissons, direction le bar. Je croise le regard de quelques plumitifs, routards de la rubrique « police-justice » accrochés à leurs sources, et une vieille gloire de la télé, chemise largement déboutonnée, dont la présence m’apparaît incongrue – « Ça, c’est un animateur qu’on a chopé pour conso de coke il y a des années, et qui est devenu copain avec ceux qui l’ont serré… »
Entre deux gin-tonics, on m’introduit auprès d’un procureur pincé (« Ses enfants le vouvoient, t’imagines ? »), puis à un Américain accoudé au bar. Un quinqua qui ne paye pas de mine, pas très grand ni baraqué, chemise à carreaux et nez aquilin. « Lui, c’est John, le mec de la DEA à Paris. » DEA, trois lettres qui mettent le cerveau du reporter en ébullition, renvoyant à la Drug Enforcement Administration. La puissante et célèbre, voire légèrement sulfureuse, agence américaine antidrogue, matière infinie pour polars musclés. En deux-deux, l’Américain dégaine sa carte. On y lit « John Ferdella, Special Agent, Assistant Country Attaché, United States Embassy, Paris » sous le blason de la DEA en relief doré. « Ma vie ferait une super série Netflix », qu’il me lance, en anglais, tout en tendant le rectangle de carton gaufré.
Généralement, ce genre de phrase n’augure rien de bon. Mais John Ferdella est drôle. Et puis, la DEA, ce n’est pas rien. Quel journaliste refuserait de se voir narrer les coulisses de la traque aux narcos, les secrets de l’infiltration des cartels, mais aussi les doutes du flic chevronné face à cette bataille sans fin, pas exempte de calculs politiques comme l’a illustré récemment la capture du potentat vénézuélien Nicolás Maduro ? Surtout, Ferdella, à 55 ans, est bientôt à la retraite – donc libre de parler. Rendez-vous est pris.
Dominos empoisonnés
On est alors aux premiers jours du printemps 2025. Une énergie à la fois sombre et électrique traverse la soirée. Sous les stroboscopes bruissent les échos d’un scandale naissant. Quelques jours plus tôt, deux policiers de l’Ofast de Marseille ont été mis en examen et placés en détention pour trafic de stupéfiants. Il se dit que l’affaire, dont les prémices émergent dans Le Parisien et Le Monde, pourrait remonter jusqu’aux plus hauts échelons de l’Office, façon dominos empoisonnés. « Sacré bazar… Peut-être que l’Ofast va encore devoir changer de nom », lâche Ferdella, sourcil circonflexe.
Sujet sensible, voire plaie à vif. Rembobinons : début 2020, dans le sillage de la disgrâce de François Thierry, patron de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS), l’organigramme de l’agence avait été réformé de fond en comble, jusqu’à son sigle. Légende aux yeux de ses troupes, Thierry était accusé d’avoir importé en France les fameuses « méthodes américaines ». Comprendre : d’avoir laissé prospérer le trafic – officiellement pour mieux l’infiltrer et donc le combattre dans ses échelons les plus inaccessibles – en lâchant la bride de quelques « tontons » haut placés dans la chaîne alimentaire du crime. Quitte à se faire manipuler par eux et être poursuivi, dans de longues et labyrinthiques procédures, pour « complicité de trafic de stupéfiants ». La débâcle a même donné un film avec Vincent Lindon dans le rôle du grand flic trouble, Enquête sur un scandale d’État. Maigre consolation.
En attendant, après cette première rencontre nocturne, je rejoignais régulièrement John Ferdella, qui rêvait lui aussi d’adaptation sur grand écran, pour de longs et bavards cafés matinaux. Le plus souvent, nous options pour les banquettes moelleuses d’un discret bar à deux pas de l’ambassade américaine, où l’exorbitant prix de l’expresso garantit la tranquillité d’un voisinage clairsemé. Là, il me régalait d’anecdotes – ses jeunes années à Miami à courser les marielitos, ces flamboyants Cubains qui inspirèrent le Scarface de Brian De Palma, les dessous du névralgique port colombien de Carthagène, etc. – et d’analyses édifiantes, entre narcos sous-marins à l’attaque des côtes armoricaines et corruption endémique des ports français…
Un aimant à emmerdes
Les mois passant, l’affaire marseillaise s’étalait dans la presse, désormais connue sous le nom de code de l’opération lancée officiellement au printemps 2023 : « Trident ». Le scandale, comme prévu, faisait tache d’encre. S’il fallait résumer le bourbier en une poignée de questions sans réponse, ça donnerait quelque chose du genre : comment les flics de l’Ofast de Marseille, en cheville avec quelques indics plus ou moins louches, ont-ils pu organiser la livraison de presque 400 kilos de cocaïne depuis la Colombie dans le but d’appâter un gros bonnet, avant de voir toute la marchandise s’évanouir dans la nature ? Ou, plus concrètement, dans les mains des trafiquants et les narines des consommateurs, sans qu’aucune arrestation ne soit faite ? Incompétence à tous les étages ? Corruption généralisée ? Comme un remake de l’affaire François Thierry – en pire.
Si la déflagration lente du fiasco Trident semblait prévisible, ce qui l’était moins, en revanche, c’était que Ferdella en deviendrait un personnage central. Car cette cocaïne n’était pas arrivée à Marseille toute seule. La DEA – c’est-à-dire celui que j’appelais désormais simplement « John » – avait même joué un rôle ô combien crucial dans son transport, voire dans sa dilapidation. Un rôle qui transparaissait au fil des auditions et des fuites dans les journaux, et qui nourrissait nos conversations en clair-obscur. « Mes états de service sont impeccables, sinon je n’aurais jamais eu ce poste à Paris, me rassurait-il. Je suis un acharné du protocole, je ne contourne jamais les règles. » Avant d’avouer, un peu dépité, se sentir ces dernières années comme un « shit-magnet », un aimant à emmerdes. Un poissard qui n’avait qu’une hâte, mettre dignement fin à son illustre carrière pour se consacrer à la musique, lui le claviériste fan du « Piano Man » Billy Joel.
En réalité, en bon agent de la DEA, expert en « traitement » des sources humaines, Ferdella savait ce qu’il fallait me dire, comment le dire et ce qu’il ne fallait pas lâcher, s’adaptant parfaitement à mon niveau d’information. Il dansait autour de Trident, glissant une piste, un nom, un indice ici et là. Mi-amusé, mi-indigné, protégé par son immunité diplomatique mais toujours soucieux de sa réputation. Jusqu’au jour où j’ai lu dans Libération, en février 2026, un extrait de l’interrogatoire du capitaine Thomas P., l’un des policiers marseillais mis en examen, qui a claqué comme une balle à mes oreilles. Face aux juges, Thomas P. déclarait : « On s’est fait niquer par la DEA. La police s’est fait manipuler par la DEA et Ferdella. » Je ne pouvais plus reculer : « mon John » n’était plus un quasi-retraité truculent, mais le protagoniste d’un scandale national. Il fallait creuser, et répondre à cette question : qui êtes-vous vraiment, special agent Ferdella ? Un terne fonctionnaire mouillé malgré lui dans un fiasco made in France, ou bien un superflic à la manœuvre entre Paris et la Colombie – le « piano man » de toute l’opération ?
« C’est comme ça que j’ai vu mes premiers cadavres »
Le John avec un badge autour du cou est en réalité un John Junior, fils de John Ferdella Senior, comptable de son état et vétéran de la guerre du Vietnam dans une division du renseignement – les chiens ne font pas des chats. Un fier Italo-Américain de la classe moyenne, golfeur à ses heures. Un « pilier de sa communauté », comme on dit dans ces rutilantes suburbs américaines, bordées de pavillons proprets et de pelouses manucurées – en l’occurrence ici Shrewsbury, Massachusetts, à 55 kilomètres de Boston. C’est dans cet environnement pour le moins placide qu’ouvre les yeux John Junior, en septembre 1971, soit deux ans avant la création de la DEA. Dans sa famille, pas un flic à l’horizon. Dans le coin, c’est plutôt un truc d’Irlandais (les clichés ayant la peau dure, Ferdella mettra ses racines italiennes à profit lors de ses premiers jobs undercover, se faisant passer pour un rejeton de mafieux new-yorkais).
Sans se l’expliquer, le petit John, très tôt, est mû par une irrépressible attirance pour l’uniforme. Il refuse les joints que ses camarades fumeurs d’herbe lui tendent volontiers et s’enrôle dès 14 ans chez les « Police Explorers », sorte de division scoute au sein des commissariats. « J’ai fait ça jusqu’à la fin du lycée, on pouvait même embarquer dans les voitures des policiers en maraude, assister aux arrestations… C’est comme ça que j’ai vu mes premiers cadavres. »
Le cliché du flic de la DEA de 1 m 90 avec un bouc et des tatouages se vérifie plutôt, mais John s’imposait par la seule force de son cerveau.
Un ancien camarade de fac de John Ferdella
Pour ne rien gâcher, le jeune John est doué pour les études – sa mère est prof, il y a peut-être un lien. Il songe à faire du droit pour devenir procureur, mais il est rattrapé par le goût de la traque, du terrain. Et c’est tout naturellement qu’il trouve une place dans le cursus de criminologie de la Northeastern University, à Boston. Un programme très demandé, car professionnalisant : les élèves passent la moitié du temps en cours et l’autre déjà sur le terrain. « C’est la voie royale, raconte son camarade de classe Gary Albano. Ça donne dix ans d’avance dans ta carrière sur tous les autres. Mais c’est hyperexigeant – non seulement il y a les concours, mais aussi des tests sanguins antidrogue, des enquêtes de moralité, d’entourage… » Ferdella est ainsi vigoureusement vetted, c’est-à-dire validé par l’administration, et envoyé six mois à Los Angeles, aux douanes, puis à la frontière mexicaine.
Le magazine de la fac les immortalise même, lui et Gary, mulet long dans la nuque et banane en cuir pour lui, moustache pour l’autre, en train de fouiller les soutes d’avions suspects. Déjà, Ferdella se démarque, jure Albano – précisons, pour apprécier sa neutralité, qu’il deviendra son témoin de mariage. « John était le mec le plus intelligent que j’aie jamais rencontré, il sortait du lot. Il était pianiste, il jouait aussi du tuba dans un orchestre… Le cliché du flic de la DEA de 1 m 90 avec un bouc et des tatouages se vérifie plutôt dans la réalité, mais lui est tout sauf ça. Il s’imposait naturellement par la seule force de son cerveau. » Et c’est ainsi qu’à la fin de leur formation, Albano choisit les douanes, et Ferdella, justement, les stups. « La DEA attire un certain type de personne, résume Albano. Il faut du cran, parce qu’il n’y a pas une seule facette du narcobanditisme qui n’est pas dangereuse. » Direction Quantico, le célèbre centre de formation des feds, la crème de la flicaille américaine, du FBI à la DEA.
« La drogue finira par nous détruire »
La Drug Enforcement Administration est le bébé de Richard Nixon. En 1971, face au Congrès, le président républicain dépeint une « urgence nationale », celle d’une Amérique sous substances : « Si nous ne détruisons pas la menace de la drogue, sûrement, elle finira par nous détruire. » Alors, Nixon, pas encore rattrapé par le Watergate, déclare solennellement la war on drugs – expression qui restera, indélébile, tant pour ses fidèles soldats que pour ses nombreux critiques. Ces derniers voient derrière l’urgence répressive une volonté réactionnaire de s’attaquer au mouvement hippie, à travers la criminalisation de la marijuana, et de resserrer encore l’étau sur les ghettos noirs, où l’héroïne fait des ravages.
Quoi qu’il en soit, en 1973 naît la DEA. Soit une agence fédérale, centralisée, généreusement dotée et au périmètre international, avec une soixantaine de bureaux à travers le monde, en lieu et place des disparates divisions anti-narcotiques existantes. Ses fonctionnaires sont encouragés à mettre en place de nouvelles tactiques offensives face aux gangs toujours plus puissants. Agents infiltrés et indics rémunérés (les confidential informants, ou « sources », dans le jargon de l’agence) sont envoyés au contact des trafiquants pour monter des stings, des opérations-pièges. Propositions de blanchiment, achat et revente de drogue : si les policiers peuvent prouver, la plupart du temps grâce à des écoutes, que leur cible avait une prédisposition à commettre le crime, ou l’intention de le faire, la condamnation est possible. En France, cette approche est irrecevable aux yeux du droit : on parle en ce cas de « provocation policière ». À la DEA, la méthode, tout à fait légale, a été élevée au rang d’art. Pour preuve : l’agence a même son musée.
On devait courir et shooter, comme dans l’armée, on se faisait asperger de lacrymo pour s’endurcir…
L’agent antidrogue John Ferdella
En mars 1997, John Ferdella foule pour la première fois la pelouse du campus de l’académie de Quantico. Quand il en parle, une nouvelle référence cinématographique sort de sa bouche : « Vous voyez le générique du Silence des agneaux, quand Jodie Foster traverse un parcours d’obstacles à travers la forêt ? J’ai fait tout ça ! » L’entraînement des futurs agents de la DEA est plus éreintant que celui du FBI. Ferdella, au physique plus Al Pacino que Sylvester Stallone – malgré une légère ressemblance avec ce dernier, qui lui vaudra un temps le sobriquet de « Rocky » –, tire la langue. « On devait courir et shooter, comme dans l’armée, on se faisait asperger de lacrymo pour s’endurcir… À la boxe, j’ai pris plus de droites dans la poire en quelques heures que durant tout le reste de ma vie. » Mais Ferdella ne regrette rien : il se sent appartenir aux « cowboys » de la DEA plutôt qu’aux « costards-cravates » du FBI.
Six mois plus tard, premier poste à Miami. La scène narcotique locale se divise entre les soirées ecstasy des clubs huppés de Miami Beach et le trafic de coke toujours tenu par les Cubains, autant d’aspirants au rôle de Tony Montana dans Scarface. Ferdella met en place sa première infiltration. Il fait équipe avec un informateur chevronné de la DEA, d’origine colombienne, qu’il surnomme « El Fuego », le feu (Ferdella a juré de ne jamais révéler son identité, bien qu’il soit six pieds sous terre depuis longtemps). El Fuego, donc, l’initie au monde de la came – ses rites, ses codes, sa cadence. « Je jouais le rôle de son protégé, le fils d’un vieux parrain qu’il avait connu en prison. » Ferdella prétend pouvoir acheminer 500 kilos de cocaïne sur un voilier. Il est nerveux, ça se voit, El Fuego lui dit d’avaler d’une traite son verre de whisky. « Après ça, j’étais bien plus convaincant, mais le deal n’est pas allé au bout. Cette fois-là, en tout cas… »
Des criminels grassement payés
Encore aujourd’hui, la Drug Enforcement Administration s’appuie à travers le monde sur un nombre vertigineux de « sources ». Terme qui englobe à la fois des criminels travaillant pour l’agence en échange d’une réduction de peine, mais aussi des infiltrés, souvent des affairistes, approchant les organisations criminelles sous de fausses identités. Et grassement payés pour cela : sur des missions particulièrement risquées, les récompenses peuvent dépasser le million de dollars. D’après les chiffres d’un rare audit conduit par le département de la justice américain, entre 2010 et 2015, la DEA avait alloué 237 millions de dollars pour entretenir son réseau de plus de 18 000 sources, dont environ 9 000 régulièrement rémunérées. Soit, en comparaison, deux fois plus que le nombre de ses agents spéciaux émargeant officiellement auprès du gouvernement fédéral.
C’est l’un des nombreux paradoxes de l’agence antidrogue américaine : elle salarie plus de criminels que la plupart des cartels. « Ils ont vraiment des sources partout, y compris dans les organisations les plus dangereuses, souligne un ponte des stups français. Ce qui entraîne d’ailleurs un certain flou entre les statuts de source, d’infiltré et de trafiquant – beaucoup finissent par être tout ça à la fois. Aujourd’hui, c’est plus une agence de renseignement que de répression : pour un agent de la DEA, chaque cible est un futur collaborateur… »
C’est la partie du job que préfère John Ferdella : « Retourner un criminel, le persuader de bosser pour nous et nourrir cette relation pendant des années… C’est vraiment mon point fort. Certains agents sont des génies de la surveillance. D’autres sont doués pour dégonder une porte d’un seul coup de pied. Moi, mon truc, c’est la persuasion. » Un jeu d’échecs permanent, entre source et officier traitant, où le pouvoir change constamment de mains. « En face, les informateurs sont loin d’être des demeurés, insiste-t-il. Ils sont parmi les gens les plus brillants que j’ai rencontrés. Là est le danger. »
Et puis il y a ceux qui ne se présentent pas au rendez-vous, après s’être retrouvés à l’arrière d’un van, vers une cave dont on ne revient pas…
Ferdella est intarissable sur ses sources, dont il parle comme de vieux collègues de bureau. Tel ce Colombien surnommé « La Tremblote », pas intimidant pour un sou, angoissé mais redoutablement efficace. « Il pouvait organiser les livraisons les plus complexes, un vrai génie – son fils, d’ailleurs, a fini major de promo à Harvard en neurochirurgie. » La Tremblote ne fera pas un seul jour de prison, mais mourra précocement d’une crise cardiaque. Le stress… Ferdella se souvient aussi de la « Queen » de Santa Marta, truculente trafiquante à la gâchette facile qui aimait lui montrer ses dernières blessures de guerre et lui parler de ses boyfriends.
Et puis il y a ceux qui ne se présentent pas au rendez-vous, après avoir essuyé les balles d’un motard en route, s’être retrouvés à l’arrière d’un van, vers une cave dont on ne revient pas… « Un certain nombre de mes contacts au fil des ans ont disparu du jour au lendemain, c’est vrai. Une fois, une photo est arrivée jusqu’à nous. L’indic était là, ligoté au milieu de trois autres corps, une balle dans la nuque. » La peur de subir le même sort l’a-t-elle effleuré ? « Pas réellement… Le narcotrafic est un business coupe-gorge, mais les gens à qui j’avais affaire, à ce niveau de la pyramide, ne sont pas ceux qui vont aller décapiter un type après notre café. Ils ont leurs sicarios pour ça. Ce sont des gens très pros, très polis… »
Ferdella s’en laverait presque les mains : « La plupart du temps, les indics ne se font pas tuer parce qu’ils bossent avec la DEA, mais parce qu’ils passent leur temps à faire d’autres trucs stupides. C’est dans leur nature – ils ne sont pas du genre loyal, voyez-vous. Ils veulent toujours doubler tout le monde : la DEA, les autres trafiquants, leurs rivaux… Souvent, ça finit mal. » Un exemple : un informateur kidnappé, retrouvé au fond de la jungle par la DEA, libéré par la police colombienne à cheval, exfiltré au Panama en jet par Ferdella en personne. « On était très contents de l’avoir sauvé, il avait de super tuyaux. Deux mois plus tard, il se prend une balle dans la nuque à Barranquilla, dans une histoire qui n’avait rien à voir avec nous. Tout ce travail, et voilà comment ça finit. »
Les états d’âme d’un serrurier sexagénaire
Et voilà, entre autres choses, ce que me raconte John Ferdella lors de nos premiers rendez-vous : un geyser d’anecdotes (et encore, je fais l’impasse sur l’histoire du « nain porte-bonheur » qui provoqua une guerre de narcos). Tous les documentaristes vous le diront : les Américains font les « meilleurs clients ». Entre deux monologues, j’évoque tout de même l’opération Trident à Marseille. Ces centaines de kilos de coke évaporés, ces policiers détenus… En mai 2025, Le Monde se met à feuilletonner, semaine après semaine, ce « fiasco sans précédent ». J’y lis que l’étincelle est à chercher du côté des états d’âme d’un serrurier sexagénaire surnommé « Passe-Partout ». Ce réserviste de la police, appelé à toute heure dès qu’il s’agit d’ouvrir une porte récalcitrante ou de poser discrètement une caméra de surveillance, nourrit des doutes sur la probité des officiers qu’il côtoie, entre perquisitions « à la Mexicaine » et transport de sacs de billets. Alors, il enregistre les conversations en cachette, fait des captures d’écran des messageries privées, et constitue un dossier qui finira par secouer tout l’Ofast, de Marseille au siège de Nanterre.
Ces premiers articles, très informés, passent pourtant vite sur le rôle de la DEA. On dit à l’époque qu’elle aurait simplement fourni « une note de renseignement » à l’Ofast sur une « route » existant entre la Colombie et Marseille, selon le jargon policier indiquant la chaîne logistique permettant à un groupe de trafiquants d’importer des stupéfiants. En France, avec ce type d’informations, un juge peut autoriser les policiers à procéder à une « livraison surveillée » – une « LS ». Les enquêteurs suivent alors la cargaison de cannabis ou de cocaïne cheminant sur sa route, le conteneur parfois même équipé d’une balise émettrice, jusqu’à ce que la marchandise atteigne les mains de la cible à destination. Vient alors le moment de frapper un grand coup, démanteler une filière et communiquer à gogo, avec si possible des tonnes de came exhibées sous les flashs des reporters.
Ces procédures ultracomplexes, fragiles aussi, demandent des mois de préparation, une coordination souvent sur plusieurs continents, entre policiers, juges, douaniers, marine et surtout indics, qui se retrouvent au cœur du dispositif. Pour que tout cela soit dans les clous, il faut théoriquement que l’entrée et la sortie des stupéfiants soient « naturelles », comme disent les policiers, c’est-à-dire sans l’intervention active des autorités, qui doivent se contenter de surveiller la circulation du produit. De « belles affaires » en somme, la marque des « grands flics ». François Thierry, le patron déchu de la lutte anti-stups, était justement le roi de la LS. Jusqu’à se faire doubler – à son insu, a-t-il toujours juré – par son informateur-trafiquant.
Flics moustachus et ballots de cocaïne
En revanche, il est strictement interdit pour les policiers français de « créer une route » de toutes pièces. Ce qui n’effraie pas leurs homologues d’outre-Atlantique, loin de là. Pour illustrer ce point, John Ferdella aime raconter ce qu’il considère comme « le plus beau dossier de sa carrière », mieux encore que le jour où il a démantelé un trafic d’ecstasy à Miami avec une mannequin de Playboy à sa tête : la fois où il s’est chargé lui-même de livrer 800 kilos de coke entre le Venezuela et la Floride.
« C’était en septembre 2000, après l’arrivée de Chávez au pouvoir à Caracas. On a pris un yacht privé depuis Porto Rico avec tout un équipage, une dizaine d’agents de la DEA », démarre-t-il en sortant de sa sacoche une photo de lui avec son crew de flics moustachus, assis fièrement autour des ballots de cocaïne. Le fameux El Fuego, son premier informateur, lui avait soufflé qu’un grossiste vénézuélien était à la recherche d’une nouvelle équipe pour transporter sa production jusqu’à un bad guy floridien, un certain Miguel Perez. L’équipe de Ferdella se met en branle, dégote un bateau, propose ses services, toujours via El Fuego. En bref : la DEA fabrique la route. « Quand j’ai entendu, sur les écoutes, que le narco disait “J’ai trouvé mon capitaine pour la came”, j’ai eu des frissons, jubile encore Ferdella. Car le capitaine, c’était moi, alors que je n’avais jamais manœuvré un canoë de ma vie ! »
On passe sur les péripéties, nombreuses dans cette histoire, entre avaries, paranoïa généralisée et mal de mer. L’équipe de la DEA finit par récupérer la drogue à bord de son yacht et la ramène, escortée par les gardes-côtes, jusqu’à Miami, dans un entrepôt truffé de caméras et de micros en attendant que le boss, le fameux Miguel Perez, récupère son dû. Il ne viendra jamais. « On ne l’a pas eu, mais toute son équipe s’est pointée, y compris son numéro 2, qu’on appelait Snakeman [“l’homme serpent”] parce qu’il avait un bras tout déformé par une morsure », se souvient Ferdella, jamais avare de détails, et qui en parle comme d’une réussite. À ce moment-là, je lève mon sourcil et mon stylo : « Trident, c’était un truc du même genre ? » Ferdella sourit : « Oui, enfin, sauf que là, ça avait quand même mieux marché. » Je relance : « Trident, ce n’était donc pas une LS, mais une route créée de toutes pièces ? » Réponse : « Oui, par la DEA, avec l’aval de la police française. »
Ils ont mis en place quelque chose qui ne peut être décrit autrement que comme du trafic de stups, point final.
Un haut gradé de la police française
Lorsqu’il me lâche cette bombe, en juin 2025, dans ce luxueux bar à deux pas de la place de la Concorde, je mesure à peine l’ampleur des ramifications à venir. Pour la faire courte, il n’y avait rien de « naturel » dans l’arrivée de toute cette cocaïne sur le port de Marseille. « Mes contacts à Carthagène, en Colombie, ont tout organisé, explicite Ferdella. Les Marseillais avaient besoin d’un appât assez gros pour attirer Mohamed Djeha, alias Mimo, le boss de la [cité de la] Castellane. » Puis jure, indigné : « L’Ofast savait tout, rien n’était caché, je l’ai écrit noir sur blanc. »
Quand je raconte la scène à mon contact policier haut placé, celui-ci soupire : « C’était vicié dès le début. Les Américains n’ont pas les subtilités de la procédure française, ils peuvent aller assez loin dans la provocation policière. Mais là, ça dépasse l’entendement, dans une confusion totale de toutes les règles, françaises comme américaines. Ils ont mis en place quelque chose qui ne peut être décrit autrement que comme du trafic de stups, point final. Peu importe les intentions de chacun : en montant cette opération, dès le début, John et les Marseillais ont créé un monstre. » Monstre qui, comme le veut l’adage, allait bientôt dévorer ses créateurs…
Découvrez le deuxième volet de notre enquête dès lundi 25 mai.