« Pour préserver la biodiversité, il vaut mieux conserver les habitats »

Écrit par Virginie de Rocquigny
« Pour préserver la biodiversité, il vaut mieux conserver les habitats »
Bruno Colas est biologiste au laboratoire Écologie, systématique et évolution de l’université de Saclay. Il travaille sur des espèces végétales rares, dont la conservation est en jeu. Son propos : la prise en compte globale des écosystèmes est plus efficace que la sauvegarde d’une espèce isolée.

Quand a-t-on commencé à parler de biologie de conservation ?

Le concept de biologie de conservation a émergé au début des années 1980, par la voix de Michael Soulé, un biologiste américain. Les scientifiques commençaient à observer des extinctions de faune et de flore et se sont inquiétés. Ils ont voulu agir. Au départ, la biologie de conservation était centrée sur les espèces – animales ou végétales –, car les gens qui la pratiquaient venaient de la biologie des populations, avec une vision évolutionniste, plutôt que de l’écologie fonctionnelle, qui s’intéresse aux écosystèmes, aux interactions entre les espèces.

Sauver une espèce ou un écosystème, est-ce un dilemme ?

Pour préserver la biodiversité en général, il vaut mieux conserver les habitats, c’est ce qu’il y a de plus efficace. Il s’agit de maintenir des milieux dans lesquels les espèces peuvent évoluer, au sens darwinien du terme, en fonction des changements environnementaux. Il n’empêche que si on a un attachement particulier pour une plante, si elle rend un service écosystémique, si on cueille ses fleurs pour en faire des tisanes, si elle est utile pour la lutte contre l’érosion, ou qu’elle est l’hôte d’un papillon qu’on veut protéger… je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’on mène des programmes centrés sur cette espèce. De même, je ne pense pas qu’il faille balayer d’un revers de la main l’attachement sentimental que l’on peut avoir à une plante ou à un animal en particulier. On peut trouver de nombreux usages à la nature pour nos sociétés humaines, mais je suis partisan de prendre en compte d’autres considérations, que celles-ci soient émotives, sentimentales ou culturelles.

Vous travaillez actuellement sur les translocations d’espèces. De quoi s’agit-il ?

Une translocation d’espèce dans un objectif de conservation consiste à déplacer des individus vers des sites naturels afin de créer ou de renforcer les populations existantes. Cela permet d’améliorer la conservation de l’espèce concernée, à une échelle locale ou sur l’ensemble de son aire de répartition.

Dans quels contextes lance-t-on des opérations de translocations d’espèces ?

Il faut distinguer celles dont la motivation initiale est la conservation d’une famille ou espèce, de celles qui répondent à une obligation réglementaire : il s’agit là d’atténuer les effets de projets d’aménagement notamment. Et dans ce cas, les résultats des opérations de translocation sont très discutés. Parfois, pour éviter qu’un aménagement ou une construction ne les éradiquent, des individus sont déplacés dans un site où ils n’ont aucune chance de former une communauté viable, ou dans une autre population de la même espèce qui se porte très bien et dont ils ne vont pas améliorer la viabilité. Les translocations d’espèces sont un outil par défaut, un dernier recours quand tout le reste n’a pas fonctionné. La mise en place de ces programmes signifie que l’on n’a pas réussi à maintenir un paysage permettant aux espèces de se débrouiller seules, c’est-à-dire de voir en leur sein des populations se créer, d’autres s’éteindre.

Car les extinctions sont naturelles…

Oui, 90 % des espèces qui ont vécu sur la Terre ont disparu ! Le problème est qu’actuellement la balance est complètement déséquilibrée. On estime que le taux de disparition est cent fois plus élevé que la normale, c’est-à-dire hors périodes catastrophiques telles que dans les temps géologiques. C’est phénoménal… Ces extinctions ne sont que la partie émergée de l’iceberg : nous assistons aussi à des baisses d’effectifs énormes dans les populations animales et végétales, qui sont les prémisses d’extinctions futures. Et encore, on ne parle que des espèces qui sont évaluées, c’est-à-dire une toute petite partie d’entre elles.

A-t-on une idée de l’étendue des espèces qui nous sont encore inconnues ? 

Un article publié dans la revue Science estime le nombre de plantes terrestres à 450 000. Or seules 300 000 sont décrites et nommées. Il en reste donc environ 150 000 qui sont soit inconnues, soit connues mais dont la taxonomie est encore floue. On connaît probablement la majorité des espèces d’oiseaux et de mammifères. Ce n’est pas le cas pour d’autres groupes comme les champignons, les insectes ou les nématodes.

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