Prenons-en de la graine

Photos par Thierry Ardouin Un récit photo de Camille Drouet Chades
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Prenons-en de la graine
Carottes de nos jardins, fleurs, plantes menacées ou blés hybrides : depuis 2009, le photographe Thierry Ardouin révèle la beauté des graines en leur tirant le portrait. En tout, plus de 700 clichés en très gros plan de ces petits organismes. Un travail poétique et politique aux origines du vivant.
Publié le 05 mai 2024
Carottes de nos jardins, fleurs, plantes menacées ou blés hybrides : depuis 2009, le photographe Thierry Ardouin révèle la beauté des graines en leur tirant le portrait. En tout, plus de 700 clichés en très gros plan de ces petits organismes. Un travail poétique et politique aux origines du vivant.
Ceci n’est pas une météorite vue au télescope, mais une graine de ciboulette photographiée au macroscope. Cette semence d’à peine 8 millimètres est l’une des 9 000 inscrites au Catalogue officiel des espèces et variétés de plantes cultivées, qui répertorie les espèces commercialisables en France. « Quand j’ai découvert l’existence de cette liste et que les variétés qui n’y figuraient pas étaient interdites à la vente et à l’échange, je suis tombé des nues. J’étais persuadé que les agriculteurs faisaient ce qu’ils voulaient avec leurs graines », raconte Thierry Ardouin. De 2009 à 2019, le Français a photographié en très gros plan plus de 700 graines du monde entier.
Cette variété d’avoine ne fait pas partie du Catalogue officiel, où seule une infime partie des espèces cultivées sont répertoriées. « À l’état naturel, une graine comporte de minuscules crochets qui lui permettent d’être transportée au gré du vent ou par les animaux. Le catalogue, lui, ne comporte presque que des semences hybrides. » Comprendre : génétiquement modifiées par l’industrie semencière. Apparu en 1932, ce catalogue avait pour but d’éviter les pénuries alimentaires. « On a sélectionné les variétés les plus résistantes pour assurer de hauts rendements. » Mission accomplie : en cinquante ans, la production agricole française a doublé.
Cette graine de petit pois provient de la collection du Geves, le Groupe d’études et de contrôle des variétés et des semences, organisme public chargé d’étudier les semences à inscrire au Catalogue officiel. Comme l’immense majorité de ses congénères hybrides, cette graine a été traitée et calibrée pour les besoins de la culture intensive. « Enrobées de produits chimiques – comme des fongicides – ou d’argile, elles sont faites pour bien glisser dans les tuyaux des semeuses automatiques. Sous mon objectif, c’est beau, très coloré. Mais quand l’agriculteur ouvre son sachet de 50 kilos, il a l’obligation de se protéger avec un masque », explique Thierry Ardouin. Parce qu’elles produisent des plantes stériles, ces semences doivent être rachetées tous les ans et leur culture implique le recours aux pesticides, étant donné leur fragilité. « Cela crée pour les agriculteurs une dépendance terrible aux grandes multinationales qui les produisent », déplore le photographe.
À l’exception de quelques espèces, les graines non traitées – comme celles que les paysans ont semées, replantées et échangées librement pendant des siècles – sont plutôt de couleur grise ou marron, à l’instar de cette variété de graines d’épinard de Nouvelle-Zélande. « Celles-ci ressemblaient à des astéroïdes. J’ai volontairement mis en valeur l’infime poussière de la graine en jouant avec la lumière du microscope et la couleur du fond pour donner une dimension cosmique à l’image », s’amuse Thierry Ardouin.
Cette graine de fleur de la famille des apiacées provient des collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris, qui conserve plus de 25 000 variétés différentes. La graine, au centre, est dispersée au gré des vents grâce aux ailettes qui l’entourent. Son aiguillon, au sommet, lui permet de se planter dans le sol. L’ensemble forme un fruit de quelques millimètres. « Elle n’a rien de particulier si ce n’est sa perfection. Sa forme, symétrique. Sa couleur, magnifique. Elles ne sont pas toutes dans cet état-là. Certaines ont les ailes brisées. Je fais un casting. Je choisis la plus jolie du sachet. »
Poison, bijou, ornementation : depuis le paléolithique, les graines accompagnent le développement de l’humanité. Avec ses allures d’amphore grecque, cet exemplaire aussi surprenant que magnifique contient l’une des toxines les plus mortelles au monde : la ricine. L’ingestion de quelques-unes de ces semences d’un peu plus d’un centimètre peut être fatale à un adulte en pleine forme. « Chaque graine possède son propre dessin. Un peu comme les graines alimentaires traitées qui sont enrobées de produits chimiques, elle est belle mais toxique. Araignées ou champignons : dans la nature, les spécimens les plus attirants sont souvent les plus dangereux. »
Les stratégies de dissémination de « ces grandes voyageuses » peuvent se révéler étonnantes. Si certaines volent ou flottent, utilisent l’homme, les animaux, les insectes pollinisateurs comme moyen de transport, d’autres sont pyrophytes. C’est le cas de la graine de banksia grandis, un arbuste que l’on trouve dans le bush en Australie ou en Afrique du Sud. « Les “bouches” de son fruit s’ouvrent pour libérer les graines qui s’y trouvent lorsque l’air est saturé en CO2, c’est-à-dire au moment des feux de brousse. Mais, devenus trop intenses et fréquents du fait du dérèglement climatique, ceux-ci menacent désormais la survie de l’espèce. »
Avec ses 35 centimètres et sa vingtaine de kilos, cette semence de lodoicea maldivica – variété de cocotier communément appelé « coco-fesse » – est la plus grosse graine du monde. « Son nom vient de sa forme. Du côté qui n’est pas photographié ici, elle ressemble vraiment à une paire de fesses. Cette face-ci, avec ses courbes, rappelle un corps féminin et nous ramène à nos propres origines humaines. Au fait que nous sommes tous issus de petites graines. » Ce spécimen a été offert au Muséum d’histoire naturelle de Paris par le roi des Seychelles. Cette graine se déplace en flottant, mais l’espèce, endémique à l’archipel, n’a jamais réussi à s’installer ailleurs. Elle est aujourd’hui en danger.
Issue de la collection historique du Muséum d’histoire naturelle de Paris, cette graine est celle d’alsomitra macrocarpa, une espèce de courge qui pousse très haut sur un arbre d’Amazonie. La semence, au centre, est entourée d’ailes d’environ douze centimètres d’envergure. La courge en contient des dizaines. Quand elle est mûre, elle explose et disperse ses graines. « Ces hélicoptères portés par le vent détiennent le record du monde de distance parcourue par une semence. »
« Arbre aux quarante écus » ou « aux abricots d’argent » : on connaît la feuille magnifique du ginkgo biloba. Tout en sobriété, sa graine, qui fait partie des plus vieilles espèces au monde, ne lui ressemble pas. Originaire de Chine, le ginkgo est le dernier représentant d’une lignée apparue il y a 270 millions d’années. Si son arbre a résisté à peu près à tout ce que la Terre peut fournir comme calamités – il fut le premier arbre à bourgeonner sur la zone de l’explosion nucléaire d’Hiroshima – , « il est désormais rare, voire éteint à l’état sauvage. Il ne doit sa survie qu’à sa culture », résume le Muséum d’histoire naturelle de Paris, qui conserve cette graine immortalisée par Thierry Ardouin.
« Certaines graines sont menacées, mais d’autres sont porteuses d’avenir. Parmi ces graines du futur, il y a celle du sorgho », explique Thierry Ardouin. Riche en protéines, moins gourmande en eau que le maïs et peu sensible aux maladies et aux ravageurs, « la plante d’origine africaine pourrait être une solution pour l’alimentation animale ». Cette graine fait partie des 1 100 spécimens de sorgho que le Muséum d’histoire naturelle de Paris a collectés depuis 1899.

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