À l’Église du bonjour

Écrit par Ramsès Kefi
22 avril 2026
portrait de Ramsès Kefi
photo Philippe Matsas / éd. Philippe Rey
Un petit mot, de grands effets. Du bénéfice – parfois politique – de saluer son prochain avec attention, selon l’écrivain Ramsès Kefi.
2 minutes de lecture

Il arrive que des gens se convertissent à une spiritualité, après avoir croisé la route d’un chaman à l’autre bout du monde. Cela m’est arrivé aussi, mais en terroir connu : mon bonze à moi était un gaillard un poil soupe au lait, qui vivait à cent mètres de chez moi, dans le bâtiment d’à côté. Trois détails ont forgé sa légende : ses bermudas à carreaux, ses lunettes dorées et sa classe cinq étoiles. Il prenait toujours le temps de serrer chaque main, de la plus calleuse à la plus douce. Avec lui, même les gamins avaient droit à des salutations royales, qui leur donnaient la sensation d’être respectés par un cador – j’en étais. Dans son hall, je le revois sermonner un copain qui lui avait glissé un « bonjour, ça va ? », son casque de walkman sur les oreilles. « Pourquoi tu me demandes si ça va, petit, si tu n’écoutes pas la réponse ? Dans ce cas, tu dis seulement bonjour. »

Très tôt, il fut un « grand frère » pour beaucoup de monde et, plus tard, mon patron, à l’époque où je turbinais dans la restauration rapide. Aux entretiens d’embauche, il ne prenait personne en traître : la politesse était érigée en compétence majeure, au même titre que la maîtrise de l’anglais ou d’une friteuse – un avertissement précieux pour la période d’essai.

Un rire d’ogre

Une nuit de printemps, il y a environ vingt ans, il m’a converti à sa conviction intime : « bonjour » est le mot le plus important du lexique français. En dépit de son apparente simplicité, il rassure. Il touche au cœur et reste en tête. Il humanise et connecte mieux que tous les wi-fi. Jusqu’au petit matin, on a imaginé notre terroir si le « bonjour » n’avait pas existé. Un nombre non négligeable de conneries et de digressions tordues se sont entremêlées à des réflexions profondes et, des flash-back à coller des frissons à un squelette. À l’aube, on avait parlé du vieux Chaoui, constamment posté à sa fenêtre du rez-de-chaussée. Contre un bonjour, il offrait une tendre tape sur l’épaule avec sa béquille rouillée et plus que tout, une histoire sur sa sœur rouquine, son frère zinzin ou son père soldat. J’étais l’un des plus grands clients de ce père Castor hémiplégique au rire d’ogre et ça, mon bonze le savait. Comme tout prêcheur doué, il avait chatouillé ma corde sensible pour me faire basculer dans son église du bonjour, que je n’ai toujours pas quittée.

À la mi-mars, le soir du premier tour des municipales, j’ai passé une tête dans le kawa où mon bonze a ses habitudes. Manqué, il n’était pas là. J’avais pourtant une histoire en diamant pour lui arracher son rictus de filou et renforcer notre foi commune. À la sortie d’un bureau de vote, une quinqua bon chic bon genre s’est mise à parler très fort dans son téléphone. L’isoloir paraissait si loin : la bouche collée au micro, elle confessait son vote pour le Parti socialiste, sur le ton de la transgression, presque du péché. Par curiosité, le journaliste en moi a saisi l’occasion. Pourquoi a-t-elle basculé à gauche ? Pourquoi le PS ? Après m’avoir toisé comme si j’étais nu, elle a envoyé paître toutes les analyses et autres projections politiques diffusées en continu sur nos écrans. Il se trouve que c’est la première fois qu’elle votait dans la grande couronne parisienne. D’ordinaire, elle penche à droite, par tradition familiale (elle dit encore « UMP »), sans trop se poser de questions (quoiqu’elle décrive François Hollande en des termes fort orduriers). Mais ce coup-ci, le PS l’a cueilli. Contrairement au Républicain local et aux autres candidats, le socialiste n’a pas attendu le lancement de sa campagne pour lui dire « bonjour » dans la rue.

portrait de Guillaume Gendron
Epstein, le Mage du Kremlin et la rassurante figure du Raspoutine
Une chronique de Guillaume Gendron. À propos du cynisme de l’époque et du danger de s’y complaire.
portrait de Guillaume Gendron
Le juge sadique, l’IA toute-puissante et la horde trumpiste
Une chronique de Guillaume Gendron – où l’on parle du juge Holden, personnage de Cormac McCarthy, de l’amoralité de l’IA et de la cruauté de Donald Trump.
Christian SAlmon
« Carnavalesque », la géopolitique du pitre
Christian Salmon décrypte l’adjectif choisi par l’ex-dirigeant russe Medvedev pour commenter l’enlèvement de Maduro.
portrait de Sophie Bouillon
L’acier, le Grand-Duché et les monstres de Gramsci
Une chronique de Sophie Bouillon, où l’on parle de sidérurgie, de syndicalisme et de frontières.
portrait de Ramsès Kefi
Marseille, des tubes aux tueurs
Une chronique de Ramsès Kefi sur l’assassinat du frère d’Amine Kessaci, le narcotrafic et les entêtants refrains des rappeurs hardcore.
portrait de Sophie Bouillon
« On sait que ça va pas être possible »
Une chronique de Sophie Bouillon – où l’on parle du Nigeria, d’optimisme, et d’une jeunesse française qui doute.
portrait de Julie Neveux
« Travailler comme des chevaux de trait » : au Japon, une injonction bourrine
Une chronique de Julie Neveux – où l’on parle d’une Dame de fer, de violence verbale et d’épuisement.
portrait de Ramsès Kefi
La minute papillon des ministres de Macron
Une chronique de Ramsès Kefi – où l’on parle de l’Olympique de Marseille, d’une affaire de sextape à Saint-Étienne et de cookies au chocolat blanc.
Explorer le thème
France
Des jeunes sur le toit d’un bureau de tabac
Avril 2026
Banlieues vives
Dans sa série « Extramuros », William Keo saisit l’ordinaire de la jeunesse des périphéries. Un travail primé par le World Press Photo 2026.
Récit photo  |  Avril 2026 | Imaginaires
Un homme joue avec une figurine d'Hitler et d’Eva Braun
Avril 2026
Le fabricant de petits soldats qui met Hitler sur l’étagère
Avec ses miniatures de la Seconde Guerre mondiale, dignitaires nazis inclus, King & Country a trouvé un bon – et sulfureux – filon.
Enquête  |  Avril 2026 | Inframonde
Krishna Bishnoi dans un amphithéâtre à Sciences Po
Avril 2026
Emprisonné en Inde par mon camarade de Sciences Po
Le parcours d’un étudiant modèle devenu policier ultranationaliste hindou, par un documentariste qui s’est retrouvé face à lui en Inde.
Enquête  |  Avril 2026 | Géographies
Des objets dérivés de la Maison blanche et de l'Élysée
Mars 2026
Lunettes Macron, casquettes Trump : à l’ère de l’ego-shop politique
Le nouveau nec plus ultra des dirigeants politiques ? Avoir une boutique à son effigie.
Miniature  |  Mars 2026 | Pouvoirs
Emmanuel Macron en tenue militaire tenant un parapluie sur fond de champignon atomique
Mars 2026
Benoît Pelopidas : « Avec l’arme nucléaire, on joue à la théorie du fou »
À l’heure des annonces d’Emmanuel Macron en matière de dissuasion, le chercheur s’inquiète de la possibilité d’une guerre thermonucléaire globale.
Entretien  |  Mars 2026 | Controverses
Poutine et un porte-conteneurs sur fond d'écran radar
Mars 2026
De Moscou à Fréjus, les secrets de la flotte fantôme russe
La France met en scène son combat contre les cargos au cœur de la machine de guerre de Poutine. Mais leurs armateurs continuent à faire fortune.
Enquête  |  Mars 2026 | Pouvoirs
quatre personnages de l’humoriste Galansire
Février 2026
Ainsi soit l’humoriste Galansire, entre parole du Christ et mugs corporate
Rescapé d’une officine de Bolloré, l’instagrammeur cartonne avec ses caricatures de la « Bullshit Nation ». Où pointent des thématiques catho subliminales.
Portrait  |  Février 2026 | Algorithmes
Nasser al-Khelaïfi devant une télé, iPhone à la main
Février 2026
PSG Confidentiel 2/2 : les encombrantes ombres du président Nasser al-Khelaïfi
Deuxième partie de nos révélations sur le boss du PSG. Qui vit entouré d’une pesante garde rapprochée attirant parfois un peu trop l’attention des juges…
Enquête  |  Février 2026 | Pouvoirs
Nasser al-Khelaïfi tenant une coupe avec le reflet de l'émir du Qatar
Février 2026
PSG Confidentiel 1/2 : Petits cadeaux et grands patrons, le quotidien de « Nasser »
Politiques, milliardaires… Comment le Qatari a conquis les puissants de la capitale. Première partie de nos révélations sur l’empereur du foot business.
Enquête  |  Février 2026 | Pouvoirs
portrait d'Adèle Van Reth
Février 2026
À France Inter, les mauvaises fréquences d’Adèle Van Reeth
Une grille bousculée, des journalistes déprimés, la privatisation qui menace… Et le départ forcé de la directrice. Anatomie d’une chute.
Portrait  |  Février 2026 | Pouvoirs