La forêt de Sologne en voie de privatisation

Écrit par Matthieu Slisse Illustré par Fabrice Pellé
La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
La forêt de Sologne en voie de privatisation
La deuxième forêt de France est à 90 % privée. Jusqu’à ses chemins communaux, que les propriétaires-chasseurs rachètent aux mairies. Des riverains mènent la fronde.
Publié le 10 mai 2024
Article à retrouver dans cette revue
Sport & luxe
Revue XXI n°65
Sport & luxe
La mode se convertit au sportswear. Plongez-vous dans notre dossier sur le rapprochement entre deux univers longtemps irréductibles.
Été 2024

Le sentier est encadré par des grillages, qui atteignent 1,40 m environ. L’étroite piste zigzague comme elle peut sur cinq kilomètres entre les chênes, les pins et les bouleaux. Nous sommes pourtant en plein cœur d’une forêt, à Brinon-sur-Sauldre, dans le Cher. Cet espace ouvert à tous est un chemin communal. Sur le territoire du village voisin, le même problème se répète, en pire : à Sainte-
Montaine, l’un des chemins communaux a été clôturé par deux rangées de grillages hauts de deux mètres, surplombées de barbelés. Comme à Brinon, la forêt de part et d’autre de ces clôtures a été privatisée par de riches propriétaires, avec un objectif : en faire des pièges à gibier. Bienvenue en Sologne. 

Installés depuis près de quarante ans dans la longère au bout du chemin, Raymond et Marie Louis ont fait de la lutte contre ces grillages le combat de leur vie. Lui, petit homme trapu et infatigable de 72 ans, exerce toujours comme paysagiste. Elle, 65 ans, blonde aux lunettes écaille, s’occupe « de l’administratif » de l’entreprise familiale. 

En 1998, ils ont créé l’ACS, l’association des Amis des chemins de Sologne. Ensemble, ils ont mesuré des centaines de clôtures, publié par dizaines des vidéos d’animaux prisonniers des grillages, démarché tous les députés qui se sont succédé, et assisté à tant de réunions publiques qu’il leur est impossible de les compter. Depuis vingt-cinq ans, une même volonté les anime : protéger « leur » contrée contre ceux qu’ils nomment « les engrillageurs », en conservant les derniers sentiers communaux sur lesquels lorgnent les grands propriétaires-chasseurs. Les 260 000 hectares du deuxième massif forestier français sont aujourd’hui à 90 % privés, et quadrillés de 3 000 kilomètres de grillages pour les enclos de chasse, selon le ministère de l’Agriculture.

« Petits arrangements »

Tout a commencé pour les Louis dans les années 1990, choqués par les pratiques encore à l’œuvre. « Il y a quarante ou cinquante ans, les grands propriétaires négociaient avec les maires pour racheter les sentiers. Beaucoup acceptaient en échange de contreparties. C’étaient de petits arrangements », assure Jean-Noël Cardoux, ancien sénateur du Loiret. Selon l’ACS, plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de sentiers publics solognots auraient ainsi été effacés depuis les années 1960. 

Une chose est sûre : de tels arrangements appartiennent au passé. L’association veille au grain. Il y a toujours quelques volontaires parmi son millier de membres pour s’inviter lors des enquêtes publiques, obligatoires lors de la cession de chemins. 

« Il y a vingt-cinq ans, personne ne s’intéressait à notre combat. Aujourd’hui, l’engrillagement est de plus en plus réglementé », se réjouit Raymond. Mètre à la main, les adhérents de son association s’assurent régulièrement que les nouvelles normes – des grillages ne dépassant pas 1,20 mètre, afin de permettre « la liberté de circulation des animaux sauvages » – sont bien respectées. En un an, ils ont déjà effectué plusieurs dizaines de signalements concernant de nouvelles clôtures illégales.

Les propriétaires ont jusqu’en 2027 pour mettre en conformité les grillages existants. « L’écrasante majorité d’entre eux se sont montrés favorables à cette loi », assure Jean-Noël Cardoux, qui a porté ce texte au Parlement. Seul bémol, les clôtures vieilles de plus de trente ans échappent à cette réglementation. Pour ce chasseur, « c’est un problème d’éthique : la plupart des chasseurs n’approuvent pas les hécatombes qui ont lieu dans les enclos. Quasiment plus aucun maire n’envisage de vendre les chemins, ils savent que ça ferait un tollé. » L’association confirme : le risque d’opprobre joue bel et bien. Et si à Coullons, dans le Loiret, plusieurs chemins communaux ont été cédés fin 2023, à Brinon-sur-Sauldre le changement d’ère est acté. Son maire, Lionel Pointard, l’assure : les 340 kilomètres de chemins ruraux – « notre trésor de guerre » – qui sillonnent son village ne disparaîtront pas de sitôt. 

Miniature suivante
Pourquoi le Niger a-t-il déserté sa Transsaharienne ?
Pourquoi le Niger a-t-il déserté sa Transsaharienne ?
Le tronçon de route Agadez-Arlit aurait dû être la voie de tous les espoirs. Il incarne le déclin des rêves industriels post-coloniaux.
Vous avez aimé ce récit ?

Inscrivez-vous à notre newsletter pour découvrir, dès leur sortie, nos articles et explorer chaque semaine un grand enjeu de l’époque. Dans votre boîte mail à 7h.

Explorer la thématique
Géographies
La révolution de mes 20 ans
La révolution de mes 20 ans
Vingt ans après, un paysan béarnais retourne au Chiapas pour voir comment le zapatisme a influencé la vie de son ami maya.
Terre et liberté, un combat ordinaire
Terre et liberté, un combat ordinaire
Retour à la terre, féminisme et lien viscéral à la nature : le paysan béarnais et le biologiste maya partagent toujours les mêmes idéaux.
Du Yucatan au Béarn, contre le libre-échange
Du Yucatan au Béarn, contre le libre-échange
Depuis les années 1990, les militants pour une agriculture et une économie respectueuses de l’humain partagent un terrain de luttes.
Zapotèques en fleurs
Zapotèques en fleurs
La photographe mexicaine Luvia Lazo immortalise les aïeux de la communauté zapotèque, documentant ainsi la transformation de sa culture.
La résistance biélorusse hors les murs
La résistance biélorusse hors les murs
Les opposants au dictateur biélorusse organisent, à leurs risques et périls, la révolution depuis la Lituanie.
Une babouchka contre Loukachenko
Une babouchka contre Loukachenko
La photographe biélorusse Tanya Tkachova dresse le portrait de la militante d’opposition Nina Baginskaya, devenue symbole de la révolution.
De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée
De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée
(1/2). Venus de France ou de Roumanie, de mystérieux instructeurs forment l’armée congolaise et gèrent la guerre contre le M23.
En tête-à-tête avec Horatiu Potra
En tête-à-tête avec Horatiu Potra
(2/2). Au bout de trois semaines d'approche, nos journalistes finissent par rencontrer Horatiu Potra, l’instructeur en chef des Roméo.
Kivu, terrain miné
Kivu, terrain miné
Le photographe américain Michael Christopher Brown documente le conflit dans l’est de la RDC depuis 2012.
Avec les repentis de Boko Haram
Avec les repentis de Boko Haram
Au Niger, la photographe Bénédicte Kurzen a pénétré dans un camp de déradicalisation à destination d’ex-combattants de la secte.
La sélection de la rédaction
Tableaux de chasse
Tableaux de chasse
David Chancellor immortalise les chasseurs de trophées avec les dépouilles des animaux tout juste abattus, en Afrique du Sud et Namibie.
Le chasseur kabyle, son fusil et l’Algérie
Le chasseur kabyle, son fusil et l’Algérie
Quand Kamel part à la chasse, il est aussi fébrile qu’un gamin à Noël. Pas pour le gibier, mais pour les copains. Et la nostalgie.
« Le sanglier a été désanimalisé »
« Le sanglier a été désanimalisé »
Raphaël Mathevet, écologue et géographe, analyse les liens qui unissent le sanglier à l’homme depuis l’Antiquité.
À voir, à lire sur l’Algérie et l’exil
À voir, à lire sur l’Algérie et l’exil
Un livre, un film, un podcast et une archive issue de notre collection pour prolonger la lecture de notre récit.