Au milieu d’une vingtaine d’adolescentes et adolescents agglutinés, un jeune homme frotte ses Adidas blanches déjà grisées par la poussière. Sacoche Eastpak noire en bandoulière, pas intimidé par la forêt de téléphones qui le filment et les cris de la petite foule, l’ado balance les bras dans un audacieux « six-seven » face à son adversaire, un requin sur la défensive. À peine visible sous son costume gonflable de squale, le lycéen plie le coude et exécute vainement un « dab » vers le ciel.
Derrière l’arène improvisée de cette « battle d’aura », sous les républicaines lettres dorées indiquant « Lycée Hélène Boucher », les poubelles barrent l’entrée. Les pancartes s’amoncellent : « On manque nos leçons pour vous en apprendre une », « Macron, baise ta prof, pas les nôtres ! » ou encore « + de puffs [cigarettes électroniques jetables], − de keufs ». Les centaines de lycéens réunis ce matin d’octobre 2026 dans le 20e arrondissement parisien manifestent déjà depuis plusieurs semaines, comme un peu partout ailleurs en France, pour de meilleures conditions d’éducation : la rénovation des bâtiments vétustes, le remplacement des professeurs absents ou encore la suppression de Parcoursup, le dispositif numérique d’orientation des bacheliers, jugé trop aléatoire et injuste.
On filme quasiment toute notre vie, on n’allait pas s’arrêter en manif.
Even, lycéen
Parti du lycée Saint-Exupéry de Créteil le 17 septembre 2026, ce mouvement impromptu, composé pour l’essentiel de mineurs, a réinventé avec la vélocité d’un flux de réseau social le folklore du piquet de grève. « Pour la plupart d’entre nous, c’est notre première manif. On s’amuse et on a envie de le montrer », sourit Mila, son iPhone à la main. « On filme quasiment toute notre vie, on n’allait pas s’arrêter en manif », approuve Even, 16 ans, les yeux rivés sur la prochaine battle qui se prépare à quelques mètres.
Des chorégraphies devant les barrages policiers jusqu’aux flopées de déguisements Spiderman, Obélix ou Dark Vador, le mouvement social lycéen se vit en courtes capsules qui inondent TikTok, Snapchat et Instagram. Suffisamment pour parvenir aux oreilles de Greta Thunberg, icône mondiale de la lutte de la jeunesse pour le climat, téléportée devant le blocus du lycée Paul-Éluard de Saint-Denis ce mardi 13 octobre. La rue a pris des airs de carnaval sous algorithme ou de Pokémon Go édition révolutionnaire, où les lycéens chassent les situations comiques face à la police et rejouent les trends et les mèmes, défiant l’autorité par la dérision et la malice.
Danser face aux Robocop
Une arme extrêmement efficace pour construire un récit en leur faveur, à rebours du discours alarmiste qui se déploie sur les chaînes d’information en continu. Selon l’observatoire des médias Acrimed, marqué à gauche, 75 % du temps d’antenne des journaux télévisés de France 2, entre le 28 septembre et le 1er octobre, a été consacré aux violences et aux dégâts matériels, contre seulement 8 % pour les revendications lycéennes. À rebours, aussi des images choquantes d’adolescents mutilés par les grenades assourdissantes et les LBD.
C’est là que le smartphone, le même qui venait justement d’être interdit dans l’enceinte des lycées par le gouvernement à la rentrée de septembre 2026, se transforme en arme de propagande, au-delà de son rôle maintenant bien ancré de documentation réflexe des bavures. Des manifestants à peine sortis de l’enfance dansent en rythme devant des CRS aux airs de Robocop surarmés, quand ils ne leur chantent pas la « Marche impériale » de Star Wars. Une iconographie rejouée à l’infini en vidéos de quelques secondes qui s’inscrit dans une longue histoire, du combat de David contre Goliath à l’étudiant de la place Tiananmen, où le héros désarmé affronte plus fort, plus gros et mieux équipé que lui.
Roland Barthes et poulet frit
Serait-ce cela, la « tasty-croustyfication » du mouvement social ? L’enseigne ultravirale de poulet frit Tasty Crousty – dont certaines franchises ont proposé sur TikTok une offre « blocus » : un plat acheté, un plat offert – est presque une allégorie de cet interrègne entre la fin de la Gen Z (les personnes nées approximativement entre 1995 et 2010) et le début de la génération Alpha, où l’extension du domaine du mème semble infinie.
Il faudrait ressusciter Roland Barthes pour qu’il se penche sur la symbolique gluante et aigre-douce de ce poulet low cost, couvert de sauces crémeuses sur son matelas de riz. En attendant la sémiologie, dans la procession qui conduit à la Bastille le 8 octobre, un lycéen lève au-dessus des têtes un slogan écrit au feutre sur un petit carré de carton corné : « Tasty Crousty Antifascisti », en écho au célèbre cri des opposants à Mussolini, « Siamo tutti antifascisti » (« Nous sommes tous antifascistes »), largement repris dans les manifestations de la dernière décennie.
« Trois… deux… un… »
Aux abords du lycée parisien Hélène-Boucher, les colonnes de CRS déployées cours de Vincennes et rue des Pyrénées ce jour-là ne suffisent pas à étouffer l’allégresse. Pantalon large et sweat oversize pour se protéger du froid matinal, Hamilcar, 17 ans, vient d’avoir une idée. « Quand ils se mettent en position, intime-t-il aux troupes, on leur fait face et on démarre un décompte. » Le compte à rebours est repris en chœur, la tension monte, la police se tend. « Trois… deux… un… » égrènent les lycéens. Puis, rien. C’était un « prank », un canular.
À six kilomètres de là, rue du Faubourg-Poissonnière dans le 9e arrondissement, un autre essaim exulte devant les portes du lycée Lamartine. Entre deux distributions de sérum physiologique – seul calmant contre les irritations des gaz lacrymogènes – et une tournée de café filtre, Louison, 17 ans, prend un instant pour répondre à nos questions. Soudain, trois adolescentes remontent la rue en courant, une enceinte à la main. Mélo décalé de Tiakola puis Gilet jaune de Kopp Johnson résonnent : la conversation attendra. La ruche doit se mettre à danser.
L’Internationale de Snapchat
Le téléphone de Louison ne cesse de vibrer. Des dizaines de notifications Instagram, depuis des discussions titrées « Soirée shatta » (du nom d’un style musical martiniquais), « Anniv Patricia », « Barbecue chez Seb ». Des codes. « C’est pour éviter que les policiers nous infiltrent ! » ricane-t-elle. Sous couvert d’un faux profil Snapchat créé à la hâte, un supposé policier aurait tenté, quelques jours plus tôt, d’imiter le langage adolescent en écrivant : « Bismillah, c’est les ténèbres. » Une phrase d’approche immédiatement absorbée par l’Internationale de Snapchat puis recrachée en mèmes et en pancartes.
Dans le cortège parti de République pour une « prise de la Bastille » réinventée, un jeune homme à la tignasse bouclée brandit son mégaphone siglé CGT face au barrage de CRS. Il lance l’hymne de la Ligue des champions. La séquence, publiée sur TikTok dans la foulée, cumule plus de 375 000 vues. Plus haut dans la manifestation, un sosie improvisé de Michael Jackson, maillot du PSG apparent sous la veste à strass, se met à glisser en moonwalk au milieu du dispositif policier. Filmée à son tour, la scène dépasse le million de vues.
Place de la Bastille, même les lacrymos ne peuvent plus interrompre la fête. Yeux rougis et masque chirurgical sous le menton, un manifestant se filme en train de croquer une banane rescapée de la charge. Puis, apostrophant un CRS derrière lui, il tend son fruit : « Un peu plus de poivre, s’il vous plaît. »
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