De la fleur au fusil : confessions d’un trafiquant d’armes écolo

Écrit par Iris Lambert Illustré par laura kopf
10 août 2026
des œufs, un ordinateur, un pistolet et un fusil de chasse
Start-uppers, communicants ou médecins, ils ont quitté la ville après la pandémie. Partagés entre idées progressistes et penchants survivalistes, ils achètent les carabines et pistolets que leur vend illégalement « Victor », trentenaire comme eux. Rencontres sous le sceau du secret, quelque part dans la campagne française.

Sur le sol, « Victor » a aligné une carabine, un fusil à pompe et une mitraillette.

Ça c’est un Sten, ça date de la Seconde Guerre mondiale, un truc de la résistance britannique, style rafales et guérilla, me dit-il. L’acier noir de l’arme et son chargeur latéral ont été soigneusement nettoyés. Victor – un prénom d’emprunt – épaule la crosse, penche la tête, vise un ennemi invisible et mime quelques mouvements tout droit sortis de l’imaginaire des tranchées : une décharge de cartouches qui secoue le corps et d’autres gestes hâtifs répondant, c’est selon, à des bruits suspects ou bien à trop de silence. Dans la trajectoire du viseur, posé sur un bureau au fond de la pièce, apparaît le Petit Traité des grandes vertus, du philosophe français André Comte-Sponville. Puis, avec toutes les précautions du monde, Victor repose la mitraillette.

Celle-là, jamais je la vendrai, je sais que ça peut faire beaucoup de mal, assure-t-il. Autour de nous, au total, il y a peut-être une vingtaine d’armes à feu de toutes sortes, et certainement davantage encore dans le reste de la maison. Je sais qu’il y a un pistolet Glock à l’étage, dans un coffre-fort, et j’ai noté au moins deux carabines au-dessus de la cheminée. Victor les collectionne et les distribue contre quelques billets.

Avant de déployer son arsenal, il avait tenu à me montrer son poulailler. À l’orée d’un petit bois de hêtres et de chênes, près du corps de ferme retapé dans lequel il s’est installé il y a quelques années, Victor a construit un grand enclos qui enserre perchoirs, pondoirs et mares creusées dans la terre brune, où déambulent près de quarante têtes de volaille dont quelques oies. Il possède aussi trois brebis nonchalantes, une couveuse grouillante de poussins au fond du garage, et un chien dont le souffle chaud me suit à la trace.

Progressiste et survivaliste

Des douilles dorées, luisantes sous le soleil, jonchent le sol devant la véranda. Victor aime tirer à la carabine 22 long rifle pour se détendre. Il vise une cible flottant dans le feuillage de la forêt, bien au-delà des ombelles d’hortensia roses qui entourent la terrasse de pierre, et appuie sur la détente. Mais ce qui l’intéresse surtout, en plus des circuits courts et de l’autosuffisance, c’est ce qu’il appelle le réarmement des campagnes. Soit le redéploiement illégal des armes à feu chez les particuliers pour juguler l’angoisse grandissante face au monde qui vient.

Vu qu’il n’y a à peu près rien de réglo dans toute cette affaire – Victor a bien quelques armes enregistrées et une licence, mais la plupart ont circulé par des voies parallèles, achetées et revendues sous le manteau –, il m’a fallu suivre tout un protocole pour arriver jusque chez lui. D’abord me rendre au rendez-vous dans une gare désolée de province, dans l’un de ces villages de crépi et de béton où plus un commerce ne survit, et où attendait un intermédiaire en voiture. De là, changer de véhicule sur un parking d’Intermarché, abandonner mon téléphone pour l’après-midi et filer entre les champs embrumés, propulsés par le carburant à l’éthanol le long de routes sinueuses et craquelées dont les riverains connaissent les moindres aspérités. Et prêter serment : en échange des confidences, aucun vrai prénom, aucun nom et aucun lieu ne seront mentionnés. Bien sûr, aucuns propos ne seront enregistrés – on fera même sans les guillemets.

Ses clients, me dit Victor, sont surtout des gens comme lui : des trentenaires bien sous tous rapports qui, après avoir goûté à la fièvre de la vie en ville et y avoir subi les confinements du covid, ont choisi de s’éloigner des foules confuses, des tracés nets et de la saturation des moteurs pour plonger à nouveau leurs mains dans la terre. Des potes avec des enfants et des poules, résume-t-il, pas belliqueux pour un sou, mais maladivement effrayés par la possibilité, de plus en plus tangible, de voir le monde s’effondrer sous leurs yeux. Ils votent blanc, à gauche, écolo, ou bien ne votent pas du tout, et allient une âme résolument progressiste – protections des minorités et des droits LGBTQ, justice sociale, redistribution des richesses – à d’autres penchants libertaires et survivalistes plus souvent diagnostiqués du côté de la droite sous influence américaine.

Certains vivent dans des yourtes, d’autres dans de petites maisons de pierres, et traversent la plupart de leurs journées en suivant des routines bien établies. Très tôt le matin, lui se lève et s’en va éparpiller des graines, récolter les œufs frais, fourrager, scier, tronçonner, bêcher, pour aider la nature sans la contraindre. Plus tard dans la journée, il s’assoit à son bureau, ouvre un ordinateur et, essayant d’imiter la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, se plie aux cérémonies requises par son statut de conseiller en communication rompu au télétravail. Voilà d’où vient l’essentiel de son argent pour le moment. Plus pour longtemps, espère-t-il. Et dans les interstices de ces journées schizophrènes, il lui arrive parfois d’aller revendre tel ou tel fusil.

Tendre vers l’indépendance

Victor a plusieurs façons de se les procurer. Tout dépend de ce qu’on cherche, déroule-t-il, expert. Il y a quatre catégories à connaître. Catégorie A, les armes de guerre, interdites à l’acquisition ou à la détention, sauf dérogation. Catégorie B, c’est ce qui sert pour le tir sportif, et pour lequel il est obligatoire d’avoir une autorisation et d’être inscrit dans les fichiers de l’État. Pareil pour les armes de catégorie C, qui servent habituellement pour la chasse. Et puis il y a la catégorie D, en vente libre. C’est pour les armes de collection ou celles qui ont été neutralisées. En mars 2026, un rapport de la Cour des comptes chiffrait de 6 à 8 millions le nombre total d’armes à feu en circulation en France, dont près de 3 millions d’illégales.

Bref, ce qu’il faut comprendre, c’est que, dans les campagnes françaises, on trouve des armes partout. Dans les greniers, au creux des murs, derrière les horloges – dans toutes les maisons où il y a des vieux dedans, rit Victor. C’est la Seconde Guerre mondiale qui a essaimé. Suffit de le savoir et d’aller les récupérer. Pour le reste, il faut compter sur des armuriers peu regardants, des flics pourris rencontrés sur des stands de tir et des commissaires-priseurs un peu trop empressés.

Le réarmement des campagnes, théorise Victor en passant au salon, c’est un droit. Ça doit accompagner le retour à des modes de vie ruraux. D’abord, dit-il, il faut se détacher du système ultracapitaliste et tendre vers l’indépendance, en produisant sa propre nourriture, sa propre électricité. Sur sa table basse, à côté d’un vase d’où s’échappent quelques brins de muguet et d’un sac Shakespeare and Co., relique en tissu de la très chic librairie anglophone parisienne, le livre de Bernard Charbonneau Tristes Campagnes donne quelques indices sur les assises intellectuelles et politiques de son raisonnement.

Longtemps confinés à de sombres brochures ronéotypées, les écrits de ce grand penseur de l’écologie politique ont récemment refait surface, portés par des activistes horrifiés de constater que, tous les désastres d’aujourd’hui, Charbonneau (1910-1996) les avait pronostiqués dès les années 1930. Avec son ami Jacques Ellul (1912-1994), il n’a cessé de pointer les écueils de la concentration – de la production, de l’État, de la population, du capital – qui, petit à petit, prive les individus de leur liberté en les rendant dépendants.

À la campagne on est isolé, il faut bien qu’on ait de quoi se défendre nous-mêmes.

Victor, communicant et vendeur d’armes

Bernard Charbonneau fustigeait le consumérisme, se méfiait de la promesse d’un salut par la technique et craignait de voir un jour les responsables du chaos écologique invoquer la nécessité de sauver la nature pour légitimer un pouvoir autoritaire. Morceau choisi : « L’équilibre biologique ou humain est rompu ; à l’amour succède le viol, à la paix la guerre. Là aussi des moteurs ronflent et l’on entend des détonations. La troupe casquée s’affaire sous la direction d’officiers, qui sont des ingénieurs ; quant au général nul ne le voit, il est PDG à Paris. »

Pour Victor, cette nouvelle dictature est déjà un peu là : il faut voir les arrêtés préfectoraux qui interdisent l’arrosage des jardins et des potagers au moment des canicules, les prix de l’énergie et d’autres biens qui augmentent avec le blocage du détroit d’Ormuz, que tout le monde est capable de placer sur une carte depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leur offensive sur l’Iran… Donc, pour tenter d’échapper à tout ça, le mieux c’est encore de quitter les villes et de revenir à des circuits courts et écolos. Le lien avec le réarmement ? À la campagne on est isolé, répond-il sur le ton de l’évidence, les gendarmeries sont loin, il faut bien qu’on ait de quoi se défendre nous-mêmes. Et de convoquer le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis qui garantit le droit du peuple « de détenir et de porter des armes » – un ultime rempart, déclare-t-il, contre la tyrannie latente de tout État.

L’algorithme de la peur

Quelque temps après notre entrevue, Victor me mettra en lien avec plusieurs de ses clients. À chaque fois, des rencontres furtives, sans appareils connectés, à l’air frais et loin de toute oreille indiscrète. Parmi eux, il y a « Damien », ingénieur dans un grand groupe industriel, père de deux enfants, fan du jeu Donjons & Dragons et du chanteur Phil Collins, et à qui Victor a vendu deux carabines pour quelques centaines d’euros. Il s’était justifié de la même manière : à la campagne, on n’a pas de commissariat, il faut qu’on puisse être souverains dans notre défense, si un problème arrive, on aura ce qu’il faut pour nous protéger.

« La dynamique du système et du chaos n’a qu’un terme : le désordre ou l’ordre total », écrit aussi Bernard Charbonneau. Si le retour à la campagne vise à échapper, selon les trentenaires éduqués, aux dérives de la modernité, les armes peuvent aussi permettre de faire face à l’embrasement à venir. Chacun le nomme comme il veut. Victor parle de montée du fascisme, de brutalisation de la société, et panique à l’idée de voir le Rassemblement national remporter les prochaines élections. Damien trouve que le monde devient fou.

C’est sa femme qui a amorcé la discussion sur l’achat d’armes. Récemment, elle a vu son feed Instagram s’emballer et ne lui proposer plus que des contenus sur les enlèvements d’enfants. La police était au courant depuis des lustres dans l’affaire Lyhanna, hallucine-t-il. Il faut prendre la mesure de ce que raconte l’histoire : fin mai 2026, une collégienne de 11 ans est enlevée, violée, assassinée, et on se rend compte que le coupable faisait déjà l’objet de neuf procédures. De quoi sérieusement entamer leur estime pour le système judiciaire français. Il concède : peut-être que ça existait déjà avant, mais avec les réseaux sociaux, on est abreuvés de drames partout, tout le temps. Et ça fait peur.

On se foutra sur la gueule bien avant que le climat s’emballe.

Romain, gérant de start-up, possesseur d’un fusil à canon scié

« Romain », un autre des clients de Victor qui gère une petite start-up dans le recyclage et lui a acheté un calibre 22 avec un double canon scié, trouve aussi que les algorithmes y sont pour quelque chose dans tout ce bazar. Les gens se renferment sur ce qu’ils croient savoir, et ne discutent plus. Et ça, c’est sans parler de l’intelligence artificielle qui détruit les facultés d’analyse et de réflexion. Lui n’a jamais tué un animal, préfère les armes à un coup aux armes automatiques par peur du carnage, mais se réserve le droit de tirer au cas où ça part en vrille. Le plus probable, d’après lui, c’est qu’une guerre civile soit déclenchée par les deux extrêmes : celui de gauche et celui de droite. Il ne serait pas étonné de voir des milices intermédiaires se mettre à s’entretuer, et d’ailleurs ça a déjà commencé avec la mort du néonazi Quentin Deranque en février 2026 après une bagarre avec des militants antifascistes.

On se foutra sur la gueule bien avant que le climat s’emballe, lâche-t-il, accablé. Et quand bien même l’environnement s’effondrerait en premier, anticipe « Paul », un client – médecin ! –, vu que la France ne dispose de bunkers que pour 4 % de la population, si ça pète, ce sera The Walking Dead. Lui compte bien se défendre avec ses quatre armes, dont un semi-automatique récupéré pour 500 euros, et des menottes Colson, énumère-t-il, un brin d’herbe coincé entre les lèvres, en marchant à travers champs.

Curieusement, ce colosse chaleureux – il ne doit pas être loin d’atteindre les deux mètres –, féru de sport, se dit anti-chasse. Plus précisément, Paul déteste la mentalité des chasseurs, ces hommes pour la plupart âgés et bedonnants, versés, croit-il, dans le masculinisme pour se donner une illusion de contrôle sur leur vie. Les armes, c’est simplement pour se défendre, l’objectif étant de ne jamais les toucher. Et aussi, confesse-t-il, un peu pour l’adrénaline et le plaisir coupable de mettre un pied dans l’illégalité.

Comme en 1942

Pour certains, être hors la loi est une autre façon de se protéger. Ils auraient pu, par exemple, obtenir une licence de tir sportif ou un permis de chasse et faire enregistrer leurs pistolets et leurs carabines. Sauf qu’ils ne font pas confiance à l’État, rétorque Victor en assumant tout à fait sa paranoïa. Le gouvernement les saisira dès l’instant où ils réaliseront qu’on va droit dans le mur – comme l’avait fait le régime de Vichy en 1942. Si tu enregistres ton arme, t’es fiché, et si t’es fiché, on peut te retrouver, et si on te retrouve, on peut te la reprendre, résume à son tour Damien, tout en syllogismes. Et puis, imaginez que le fichier soit piraté ?

Il se trouve que le scénario a déjà eu lieu. Assis sur un petit banc installé près de son garage, Victor tend l’oreille, le regard oblique. Le ronronnement d’une voiture ralentissant dans le virage qui s’enroule le long de sa maison le rend nerveux. En mars 2026, le système d’information sur les armes (SIA) géré par le ministère de l’intérieur a été hacké, m’explique-t-il, des informations concernant près de 62 000 armes, soit les identités de leurs détenteurs et leurs coordonnées personnelles, ont fuité dans la nature. Du pain bénit pour les vrais criminels, dit Victor en se levant pour aller guetter si, d’aventure, quelqu’un en voudrait à sa collection. Il me l’avait avoué plus tôt : le pire, ce serait encore qu’elle tombe entre de mauvaises mains.

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