Au Caire, une table palestinienne au goût de l’amer

Écrit par Wilson Fache • Illustré par Melek Zertal
16 octobre 2026
au café-restaurant des Abou Hassira au Caire
Célèbre famille de pêcheurs devenus restaurateurs, les Abou Hassira régalent les Gazaouis depuis cinq générations avec leur petit empire. Deux cousins font perdurer cet héritage dans la capitale égyptienne après avoir fui l’anéantissement de leur terre natale. Là, ils retrouvent une bourgeoisie palestinienne en exil, au futur incertain.

Il a beau me serrer la main en souriant, je sens bien que Mohammed Abou Hassira fait semblant de me reconnaître. Je lui en tiens d’autant moins rigueur que, moi non plus, je ne l’ai pas reconnu. Il faut dire que quatre années se sont écoulées depuis notre dernière rencontre, qu’à l’époque il n’avait que 25 ans, qu’il n’était pas encore père ni réfugié, et que la ville qu’il considérait comme son foyer – Gaza – n’avait pas encore été engloutie par une guerre que la majorité des experts considèrent aujourd’hui comme génocidaire.

En février 2022, j’avais entrepris de raconter l’enclave palestinienne à travers sa scène culinaire pour le compte d’un guide francophone, et c’est tout naturellement que j’avais échoué au restaurant de poissons de son père Mounir, véritable institution de Gaza, prisée par la petite bourgeoisie locale et la poignée d’étrangers – humanitaires, diplomates, journalistes – autorisés à visiter ce qui était déjà l’un des endroits les plus inaccessibles au monde.

À l’époque, c’est-à-dire lors d’une soirée d’hiver adoucie par les effluves d’une soupe délicieusement iodée, Mohammed m’avait présenté la pêche du jour en se désolant qu’une partie seulement provienne de son littoral. Le reste, le jeune manager était contraint de l’importer d’Égypte et d’Israël. La faute au blocus maritime que l’État hébreu durcissait ou relâchait en fonction de ses relations avec le Hamas, l’organisation islamiste qui faisait office de gouvernement. Un autre monde.

Une jambe fine comme une arête

« Mon père était totalement opposé à l’idée de quitter Gaza, et le reste de ma famille l’a soutenu et est resté avec lui. Je suis parti parce que j’avais un bébé et que je voulais le protéger », relate le cadet d’un foyer issu d’une longue lignée de pêcheurs et de restaurateurs. L’offensive cataclysmique menée par Israël en riposte aux massacres du 7-Octobre l’a fait échouer ici, dans le quartier de Nasr City, en banlieue du Caire, ville-refuge qui accueille depuis 2023 les dizaines de milliers de Gazaouis ayant réussi à fuir l’enclave côtière.

La dernière enseigne des Abou Hassira, portée par Mohammed et son cousin Ahmad, de six ans son aîné et lui aussi exilé, a pris la forme d’un petit restaurant qui porte leur patronyme. Coincé sous un cabinet dentaire, il donne sur les berges d’une route large comme un fleuve et si congestionnée que les klaxons ne forment plus qu’une même complainte. À l’intérieur, Mohammed, désormais âgé de 29 ans, a opté pour une décoration similaire à celle du restaurant de son père en peignant ses murs en blanc et bleu et en y accrochant des keffiehs et des cartes de la Palestine mandataire, « de la rivière à la mer ». L’endroit n’est ni vide – la nourriture y est trop bonne – ni plein – la nourriture y est trop chère pour la majorité de la population. Il deviendra, pendant une semaine, ma cantine et mon terrain d’enquête.

« Je me suis pris une balle », déclare soudainement Ahmad Abou Hassira comme s’il venait de s’en souvenir, remontant son jean pour révéler une jambe fine comme une arête et marquée à la cheville par une cicatrice qui ressemble à une brûlure de cigare. « Au début de l’offensive terrestre [fin octobre 2023], des soldats ont pénétré dans notre quartier alors que nous étions chez nous, raconte ce trentenaire. Nous pensions que c’étaient des camions humanitaires, mais nous avons été choqués de découvrir qu’il s’agissait de véhicules militaires. » Comme la plupart des Palestiniens, il use du terme yahoud (« Juifs ») pour décrire ces soldats israéliens. De la même manière, les Israéliens parlent d’aravim (« Arabes ») pour désigner les Palestiniens.

Il poursuit : « Certaines personnes ont été arrêtées et d’autres ont été tuées. La destruction était partout. Nous avons vu des civils brandissant des drapeaux blancs se faire tirer dessus. Des femmes, des enfants, des personnes âgées et des jeunes hommes : tous ont été pris dans le chaos. Il ne semblait y avoir aucune distinction. » Il a alors dû clopiner sur des dizaines de kilomètres, de la ville de Gaza au sud de l’enclave, puis du sud au centre, et du centre au nord, avant de retourner dans le sud, à Rafah, seule porte de sortie vers le monde extérieur. Alors que le reste de la population a dû négocier un sésame à prix d’or – 5 000 dollars (4 500 euros) par adulte et 2 500 dollars par enfant – auprès d’une société privée proche des renseignements égyptiens, lui a pu franchir la frontière gratuitement. Un passe-droit qui surprend moins quand on apprend que la sœur aînée d’Ahmad n’est autre qu’Hala Abou Hassira, l’ambassadrice de la Palestine en France.

L’avenue à leur nom

Au Caire, le point d’eau le plus proche – le Nil – se situe à quinze kilomètres de leur restaurant quand la Méditerranée est à plus de deux heures de voiture. Une distance inimaginable pour ces deux hommes bercés par la houle depuis leur naissance, et un exil inédit dans l’histoire de la famille. Si la vaste majorité des habitants de la bande de Gaza sont des descendants de réfugiés expulsés de chez eux à la création de l’État d’Israël, les Abou Hassira n’avaient jamais vécu ailleurs que sur le front de mer, à une encablure du vieux port de Gaza. L’avenue qui y mène porte même leur nom. Durant le dernier quart de siècle, « la mer était notre exutoire : une source de liberté, de vie et de bonheur », insiste Ahmad, qui a vécu la moitié de sa vie sous blocus.

Le cousin le plus âgé, qui est aussi le plus grand, le plus maigre et, si on se fie à ses cernes, le plus fatigué, enchaîne les allers-retours entre la caisse, la cuisine et le comptoir, autour duquel une demi-douzaine de clients sont déjà regroupés. « Moi, je viens du camp d’al-Shati [la Plage], à Gaza », annonce l’un, histoire de faire connaissance. Son voisin n’en revient pas. « Moi aussi, je suis originaire d’al-Shati ! » s’enthousiasme-t-il, cherchant immédiatement à déterminer s’ils ont des connaissances en commun. « Vous vouliez donc un mulet et une daurade ? » les interrompt Ahmad, son calepin à la main, haut comme un phare au-dessus de son comptoir qui déborde de poissons délicatement posés sur de la glace pilée.

Outre le mulet et la daurade royale, on y retrouve également du sultan Ibrahim, une variété de rouget que les cousins recommandent de frire, ainsi que des crevettes, qu’ils servent avec du citron et de l’ail ou bien plongées dans une sauce tomate épicée et servies frémissantes dans un pot en terre cuite – la zebdiyya, la spécialité de la maison. Il y a aussi du calamar, du mérou et, puisque c’est la saison, des crabes bleus, une espèce invasive qui détruit les écosystèmes méditerranéens, mais régale les gourmets avec sa chair tendre qui se marie si bien avec du cumin et du persil. « Quant au bar, tu ne peux pas te tromper : qu’il soit grillé, frit ou cuit au four, il sera toujours délicieux », précise Mohammed à mon intention.

Issus de classes aisées

Au moins 100 000 Palestiniens de Gaza ont trouvé refuge en Égypte ces trois dernières années. Parmi eux, de nombreux restaurateurs qui, comme les Abou Hassira, se sont empressés d’ouvrir une enseigne dans la capitale. Ibn Gaza propose ainsi de la viande au barbecue, là où Jouzoor est réputé pour son fatteh gazzewié, plat traditionnel servi avec du pigeon ou du mouton. À El Amin, on va pour les chawarmas, et à Mazaj pour le dessert. Zahran au petit déjeuner, Cupresso à la pause-café et Piatto pour fumer le narguilé, soit des dizaines de restaurants, cafés, fast-foods et boulangeries, pour la plupart répartis entre le quartier populaire de Nasr City et celui nettement plus chic de Madinaty, qui se définit comme « une ville égyptienne aux standards internationaux ». En fait, une banlieue de banlieue sortie du désert en l’espace de quelques années, composée de villas hors de prix cloisonnées par des avenues boisées, dans la droite ligne des projets pharaoniques entrepris à tour de bras par le régime militaire du président al-Sissi.

« On a de la chance, notre arrivée en Égypte a coïncidé avec un grand boom immobilier », se félicite Mona al-Ghalayini, célèbre entrepreneuse de Gaza qui vient d’inaugurer son second restaurant au Caire et envisage déjà, inch’Allah, d’en ouvrir un troisième. Pas encore de quoi compenser ses pertes à domicile – un supermarché pillé, un hôtel et un restaurant entièrement détruits –, mais suffisamment pour s’imaginer un avenir loin de son enclave-cimetière, quand bien même le président américain Donald Trump y voit un « magnifique lot foncier » qui ne demande qu’à être transformé en « riviera » moyen-orientale. « Je n’investirai plus un shekel à Gaza », conclut la quinquagénaire en manquant de s’étouffer avec la fumée de son narguilé.

Les Palestiniens qui viennent ici ont tous un ego énorme et veulent les meilleurs produits.

Un manager du café Piatto au Caire

C’est que les Gazaouis installés en Égypte, du fait des droits exorbitants qu’ils ont dû débourser pour passer la frontière, sont souvent issus des classes aisées. Si, avant guerre, les deux tiers de la population survivait sous le seuil de pauvreté, il existait aussi une petite caste dopée aux financements internationaux ou par l’économie de contrebande, sans parler des prix élevés de l’immobilier, véritable mine d’or pour les familles historiques – et multipropriétaires – de Gaza. « Les Palestiniens qui ont réussi à partir sont plutôt riches », résume Mohammed Abou Hassira, qui a dû recruter du personnel local, car ses compatriotes « n’accepteraient pas de travailler en cuisine ».

Même constat du côté du Piatto, un café bon chic bon genre ouvert par un entrepreneur gazaoui où l’on vient regarder le foot dans des fauteuils moelleux couleur pastel. « Les Palestiniens qui viennent ici ont tous un ego énorme et veulent les meilleurs produits. Ils sont prêts à débourser 300 livres [environ 5 euros] pour un petit déjeuner alors que nous, les Égyptiens, on dépenserait dix fois moins », estime le manager, qui tient à préciser, avec un mélange d’amusement et d’incrédulité, que son adjoint, originaire de Gaza, gagne deux fois mieux sa vie que lui. « En fait, raille-t-il, les seuls qui sont moins bien payés que nous, ce sont les migrants non palestiniens. » Comme pour confirmer ses propos, deux enfants soudanais, qui prétendent avoir 15 ans mais ne semblent pas en avoir plus de 12, s’affairent derrière lui pour passer la serpillière.

Visa expiré

« Je dirais qu’un quart des Palestiniens installés en Égypte ont de l’argent, nuance une humanitaire qui travaille pour une grande organisation internationale. Ce sont ceux que l’on retrouve à Madinaty. Mais vous avez aussi beaucoup de familles qui vivent dans des quartiers comme Ain Shams, où il y a de la misère et de la criminalité. » Surtout, la plupart ne bénéficient d’aucun statut. Ni réfugiés ni résidents, ils sont entrés dans le pays sur base d’un visa touristique aujourd’hui expiré. « Ça signifie qu’officiellement, ils n’ont pas accès au marché de l’emploi, ni au système de santé, ni au système éducatif, continue-t-elle. Ils se sentent donc coincés, incapables de prévoir le futur, sans parler de leurs blessures physiques et mentales. »

Pour pouvoir ouvrir leur établissement sans permis de résidence, les Abou Hassira ont dû s’associer avec un partenaire égyptien. Même leur abonnement téléphonique, ils ont dû le souscrire au nom de résidents légaux, faute de quoi ils devraient changer de numéro tous les trois mois. Une instabilité qui explique pourquoi ils ont choisi d’ouvrir un restaurant de 28 couverts seulement, leur statut ne permettant pas de voir plus grand. « C’est pour ça qu’on ne sert pas de thé à la fin du repas, sourit Mohammed. Ainsi, les gens ne s’attardent pas et on peut compenser notre petite taille par un nombre de services plus élevé. »

Son cousin Ahmad refait ses lacets et s’excuse, c’est le jour de la rentrée et il tient absolument à accompagner ses enfants à l’école. Faute d’accès à l’enseignement public, la communauté palestinienne s’est organisée pour ouvrir des écoles privées, ou plutôt des « child-friendly spaces », des espaces pour les enfants, comme le disent les ONG qui ne souhaitent pas froisser les autorités. Seul à gérer le restaurant, Mohammed doit aussi s’occuper de son fils de 3 ans, encore trop jeune pour l’école, tandis que son épouse est restée à la maison avec leur bébé. Un peu intimidé par les inconnus qui l’entourent, Mounir, qui porte le même prénom que son grand-père, cache son petit visage bouclé dans les jambes de son père, avant de se laisser amadouer par le téléphone qu’il lui tend pour le garder occupé.

Mes nouveaux clients, ce sont les profiteurs de guerre.

Mounir Abou Hassira, restaurateur à Gaza

Je demande si l’autre Mounir, le patriarche resté à Gaza, ne serait pas joignable par appel vidéo. « Après sa sieste », me répond son cadet. Lorsque le téléphone sonne une demi-heure plus tard, un sexagénaire à l’épaisse moustache grise apparaît à l’écran, la bouche pleine de salutations multilingues. C’est, m’apprend-il, son jour de congé. D’ailleurs, il aimerait qu’on ne traîne pas trop car il a rendez-vous pour jouer aux cartes. Demain, le restaurateur sera de retour derrière le comptoir de son incontournable établissement, l’original Mounir Abou Hassira, rouvert en octobre 2025 à la faveur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, malgré les fenêtres explosées et le mobilier volé.

Et ses clients, sont-ils également de retour ? « Les anciens, non. Ils ont presque tous quitté Gaza. Mes nouveaux clients, ce sont les profiteurs de guerre, ceux qui se sont enrichis sur le dos des autres », s’amuse-t-il, les yeux écrasés entre ses sourcils broussailleux et son sourire espiègle. Les premiers mois, il a pu compter sur son fils pour lui livrer depuis l’Égypte du poisson congelé que, faute de gaz en suffisance, il cuisinait au feu de bois. Il s’est depuis résolu à en importer depuis Israël, un vivier incontournable maintenant que la pêche locale, déjà extrêmement limitée avant guerre par le blocus naval deux fois décennal, est devenue tout bonnement impossible.

« Merci ChatGPT »

« Presque tous les bateaux ont été détruits et la marine israélienne tire sur ceux qui osent s’aventurer en mer », se désole Mounir. « La seule solution, c’est de lancer des filets de pêche depuis la plage, mais ça ne permet pas d’attraper grand-chose », précise une voix à sa gauche. L’image bouge, apparaît le visage de sa fille Nour, puis la caméra glisse à nouveau pour révéler un pied gonflé et violacé. Souvenir d’un bombardement qui a brisé sa cheville, affaissé l’un de ses poumons et détruit sa maison. Mais ce dont elle voudrait témoigner, c’est surtout du sort de son mari Raed, arrêté en mars 2024 lors d’un raid de Tsahal sur l’hôpital al-Shifa. Elle s’y était rendue pour soigner ses blessures. Il avait eu le malheur de l’accompagner.

« Je sais qu’il est à al-Naqab, mais je n’ai aucunes nouvelles de lui », déplore-t-elle. Cette prison de haute sécurité, située dans le désert du Néguev, fait partie de ces établissements pénitentiaires que l’ONG israélienne B’Tselem qualifie de « camps de torture » où les détenus sont battus, affamés et parfois violés. Pourtant, à en croire les photos que Nour fait défiler à l’écran, la disparition forcée de son mari ne l’empêche pas de continuer à serrer ses filles dans ses bras ni d’assister à leur remise de diplôme. Des images saisissantes de réalisme. « Merci, ChatGPT », glisse-t-elle avant de raccrocher. Sa voix rendue métallique par la mauvaise connexion internet laisse place aux conversations feutrées de quelques couples attablés devant leurs poissons grillés.

Ma cinquième et dernière visite chez Abou Hassira est l’occasion de demander à Mohammed une ultime interview, mais il préfère répondre à mes questions par plus de questions : « Parfois, je me demande : où suis-je ? Que m’arrive-t-il ? Que vais-je faire ? Et après tout ça, où vais-je finir ? Chaque jour, je ressens le même nœud dans la poitrine. » Cela dit, il se verrait bien émigrer aux Pays-Bas, où vit déjà sa belle-famille. Moins pour y finir ses jours que pour y acquérir un passeport européen, c’est-à-dire une « forme de protection », une nationalité de secours si jamais une nouvelle tragédie frappait Gaza. Car ses questionnements existentiels ne sont pas encore parvenus à édenter sa volonté de retourner vivre chez lui. « Ma terre, me jure-t-il, passe avant tout. Je veux bâtir dans mon propre pays quelque chose qui m’appartient. » Un restaurant, par exemple.

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