Un collègue qui l’avait croisée un an plus tôt avait prévenu : « Pour l’interview, te casse pas la tête, enclenche le dictaphone et laisse-la dérouler… » On confirme : Taffy Brodesser-Akner commence souvent ses réponses, riches en digressions familières et aphorismes aiguisés, par : « Je vais vous raconter une histoire là-dessus. » Papesse du portrait de presse qu’elle a révolutionné au mitan des années 2010 en étalant son humour sauvage et sa lucidité à fleur de peau dans des colonnes aussi vénérables – et masculines – que celles du New York Times ou de GQ, la journaliste s’est imposée en deux livres et moins d’une décennie comme l’une des voix les plus assurées du roman américain. Le « Grand », avec une capitale : épais, névrosé et implacablement contemporain, dans la lignée des Philip Roth et Jonathan Franzen, ses deux grandes références (on y reviendra).
Après avoir adapté elle-même son premier roman pour la télévision – l’acide comédie de mœurs Fleishman a des ennuis (Calmann-Lévy) devenue Anatomie d’un divorce –, la tout juste quinquagénaire a amplement confirmé son statut de « it girl » littéraire avec Le Compromis de Long Island, publié chez le même éditeur et auréolé en France du Grand Prix de littérature américaine en 2025. Cette ample fresque moraliste prend pour point de départ un fait divers retentissant, l’enlèvement – puis la libération contre rançon, alors la plus élevée jamais versée aux États-Unis – d’un industriel juif dans les années 1970. Mais plutôt qu’un banal polar à la sauce true crime, Brodesser-Akner en tire une virtuose exploration psychologique des déflagrations baroques que peut produire un traumatisme transgénérationnel, à travers le destin tragi-comique des trois enfants du patron malmené. On ne saura jamais quel est leur plus grand handicap, le secret de famille ou leur colossale fortune malgré tout héritée – laquelle finira par ruiner leurs vies, au propre comme au figuré.
Le roman, dont le cœur vibrant se situe à Long Island, comme Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald en son temps, se lit comme une énième mise à nu de l’illusoire « rêve américain » et de ses chausse-trapes, un genre en soi, filtré ici au tamis d’une sensibilité ashkénaze purement new-yorkaise – derrière les péripéties scabreuses, le souvenir de la Shoah n’est jamais loin. C’est que l’écrivaine a grandi à Brooklyn dans une enclave ultraorthodoxe après le divorce précoce de ses parents, sa mère l’élevant seule avec ses trois sœurs dans une foi qu’elle qualifie volontiers de « fondamentaliste ».
Lorsque je la rencontre, fin septembre, à l’occasion du Festival America à Vincennes, elle apparaît avenante, mais sur ses gardes, rompue à un exercice – l’interview – où elle a été dans le fauteuil opposé des centaines de fois. Quand je fais remarquer qu’on porte les mêmes chaussures, des mocassins Campers, elle remarque, taquine, qu’il m’en faudra un peu plus pour « dynamiser mon intro ». Quitte à parler boutique entre professionnels, je lui tends la feuille A4 sur laquelle j’ai rédigé mes questions en anglais, quatre grandes thématiques en capitales : « MONEY/SHAME/JUDAISM/WRITING ».
— Argent-Honte-Judéité-Écriture ? Faut en faire un t-shirt, je le veux !
— Il y a une logique, hein…
— Bien sûr qu’il y a une logique. Super logique d’ailleurs. Allez, on y va, je n’ai peur de rien.
(Elle demandera néanmoins à relire ses réponses sur Israël et l’antisémitisme, invoquant le droit de réserve que lui impose le New York Times.)
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Parfait. Vous avez dit partout que Le Compromis de Long Island était un livre sur l’argent. La malédiction d’en avoir, la souffrance d’en manquer. Et que vous aviez pu l’écrire parce que vous avez grandi à New York plutôt pauvre parmi des familles très riches…
Taffy Brodesser-Akner : C’était surtout possible parce que j’ai grandi dans une des rares communautés, les Juifs ashkénazes, où il y avait ce mélange. La classe sociale y était moins déterminante que les valeurs partagées, avec des gens extrêmement riches et des gens extrêmement pauvres dans un même écosystème – et ça fonctionnait. Mais ça ne vous empêche pas de grandir en vous demandant : pourquoi suis-je si proche de tout ça, sans y avoir droit ? Quelque part, c’est une forme de soulagement d’être aujourd’hui éloignée de ces gens.
Je pense que ce qui a changé fondamentalement, c’est que je pensais à l’époque que je pourrais devenir riche comme eux, parce qu’ils étaient tous devenus riches en partant de rien. Et ça, c’est terminé. Je me souviens de l’année où j’ai fêté mes 41 ans [en 2016]. J’étais enfin une journaliste reconnue. On m’avait toujours dit que, si vous travailliez très dur, si vous aviez un peu de talent et une bonne éthique professionnelle, l’argent finirait par suivre. Et j’ai regardé autour de moi : où était l’argent ? C’est là que j’ai enfin compris ce que tout le monde voulait dire en parlant sans cesse de la « disparition des classes moyennes » – Thomas Piketty venait de le démontrer avec son Capital au XXIe siècle [sorti en 2014 aux États-Unis]. J’ai pleuré en le lisant comme d’autres personnes pleurent avec Les Pages de notre amour [un best-seller tire-larmes]. J’ai pleuré parce que ce n’était pas qu’une théorie. C’était ce qui était en train de m’arriver, sans moyen d’y échapper. Qu’est-ce que cela voulait dire pour mes enfants ?
On l’a un peu oublié, mais c’est aussi ce qui avait porté [la première victoire de] Donald Trump. Quand il disait en meeting : « Avec moi, vous allez récupérer votre job à l’usine », les gens voyaient la promesse d’un retour à une époque où il y avait une petite classe moyenne, des ouvriers qui fabriquaient des choses en Amérique… Trump n’a jamais promis que tout le monde deviendrait riche. Juste de restaurer un monde avant que les choses ne tournent aussi mal. Nous, Américains, avons laissé le capitalisme se développer sans limites, au-dessus et aux dépens de tout le reste. Alors qu’ici, j’ai l’impression que vous avez laissé prospérer le capitalisme, mais jusqu’à un certain point, celui où il commence à vraiment détruire les gens. Je me trompe ?
C’est une vision un peu idéalisée de la France, oui…
Je sais qu’il existe chez vous aussi d’énormes disparités de richesse, mais vous avez su prendre des décisions. Par exemple, à un moment donné, vous avez décidé que tout le monde devait avoir accès aux soins. À Paris, vous avez décidé – et ça m’émeut rien que d’y penser – que les immeubles ne pourraient pas dépasser une certaine hauteur, pour que la vue de personne ne soit obstruée. Vous avez pris ces décisions parce que vous saviez que la société s’effondrerait si vous ne le faisiez pas. Nous, les Américains, nous n’avons pas encore pigé tout ça. Nous n’avons pas encore compris que tous les ingrédients sont aujourd’hui réunis pour une révolution.
Vous rêvez de renverser la table ?
Je regarde autour de moi, je lis mon journal, le New York Times, et j’ai l’impression qu’il y a des forces bien plus grandes que la révolution à l’œuvre. Les milliardaires sont protégés – j’ai compris, en creusant le sujet, qu’ils ont en fait instauré une sorte de socialisme entre eux. Ils ont su se partager les profits d’une manière à ce qu’aucun ne vienne vraiment mettre en péril l’autre, tout en restant intouchables. Pour revenir à votre question, soyons honnêtes : je ne bosse pas à l’usine, et j’ai réussi en travaillant dur à mettre ma famille à peu près à l’abri. Disons que mes deux livres, qui ne parlent que de ça, sont des petites allumettes pour la révolution.
C’est vrai : à la fin du Compromis, vous foutez le feu à l’usine…
Oui, elle crame !
Cela étant dit, dans le livre, vous avez aussi beaucoup de compassion pour cette famille, les Fletcher, littéralement riche à en crever…
Oui. Même si aujourd’hui, les super-riches dont on parle ont tellement d’argent que c’est comme s’ils avaient formé leur propre civilisation. Il y a quelque temps [en 2015], j’ai fait le portrait [pour GQ] de David Ellison, qui est aujourd’hui à la tête de Paramount [et au cœur du rachat controversé de Warner Bros]. Il m’avait fait de la peine. C’était évident que tout ce qu’il voulait, c’était prouver que s’il n’avait pas été le fils de son père [Larry Ellison, magnat multimilliardaire à la tête d’Oracle, géant de la tech], il aurait eu le même succès, il aurait fondé son studio de cinéma tout pareil. À l’entendre, c’était comme si l’argent était un frein qui l’empêchait de prouver sa valeur. [Le chapeau de l’article est : « Quand on est un supra-mégariche héritier comme David, vos problèmes se résument en réalité à un seul : comment mesurer le succès alors que l’échec – un véritable échec bien ruineux – est inconcevable ? »] Est-ce qu’avoir connu l’inverse est une chance ? D’un côté, je sais que tout l’argent que j’ai aujourd’hui, je l’ai gagné de mes propres mains, je sais d’où vient le moindre penny. De l’autre, j’aurais bien aimé que tout soit un peu plus facile.
Vous vous sentez enfin soulagée ?
Quand j’ai vendu les droits de mon premier roman à la télévision, j’ai pu quitter le New Jersey pour revenir à New York, à côté de là où j’avais grandi. Le quartier avait tellement changé – avant, il y avait la classe des extrêmement riches, celles des plutôt aisés, et puis les artistes fauchés. Eux, ils avaient disparu. Manhattan était devenue une ville sans pauvres. Un jour, je reçois un SMS du propriétaire de l’appartement que nous louions : « Est-ce qu’on peut se parler demain ? » Je n’ai pas dormi de la nuit. Je me disais qu’on allait être expulsés, que le loyer allait augmenter à un niveau inabordable. J’essayais de me rassurer : on avait un peu d’argent de côté, il y avait quand même des lois sur l’augmentation soudaine des loyers, etc. Mais non.
Mon mari, qui a grandi dans une famille plus fortunée, a dormi comme un bébé. Mais mon cerveau était en feu. Ça m’a ramené à mon enfance, quand il fallait rester silencieux quand le proprio tapait à la porte pour réclamer le loyer. J’étais toute petite, c’était comme craindre pour sa vie. Et je pense que lorsqu’on a eu peur pour sa survie, on ne parvient jamais vraiment à ne plus avoir peur. Lorsque vous avez un jour entendu le loup rôder à votre porte, vous ne vous sentez plus jamais en sécurité, quelle que soit la fortune que vous accumulez par la suite. C’est vraiment de ça que parle Le Compromis de Long Island. Sans compter qu’il fallait, dans notre communauté, faire semblant pour ne pas paraître aussi fauchés qu’on l’était réellement. Il y avait beaucoup de secrets autour de tout ça. Beaucoup de honte.
J’ai souligné cette phrase dans votre livre : « Pourquoi la honte sonne-t-elle toujours comme la vérité ? » Ça m’a fait penser à Jonathan Franzen, que vous citez souvent et dont vous avez signé un portrait marquant dans le New York Times. Franzen dit qu’écrire sur ce qu’il y a de plus honteux en chacun est la seule chose qui ait véritablement de la valeur, la seule manière d’établir un lien sincère avec son lecteur.
Franzen a dit qu’il avait eu un mal fou à écrire Les Corrections, jusqu’à ce qu’il comprenne que tout était une question de honte. Il le raconte très bien à travers ce personnage, Chip, qui prend une pilule qui le rend soudainement insensible à la gêne, et se met à faire et dire tout ce qu’il veut, y compris à sa mère…
Je n’ai pas le même rapport que Franzen à la honte. Sans doute, parce que je ne suis pas un homme blanc chrétien ! C’est la figure de référence en Amérique, l’archétype de la rectitude, et tout ce qui dépasse un poil doit remplir ces hommes-là de honte. Moi, je suis très tranquille avec ma honte. Je suis parfaitement à l’aise avec l’idée qu’après cette interview, je vais retourner dans ma chambre d’hôtel et me regarder dans le miroir en disant : « Putain, quelle idiote, pourquoi raconter ça… » Si je reçois une invitation, je me demande toujours : est-ce que la soirée vaut le moment où, le lendemain matin, je demande à mon mari : « J’ai vraiment dit ça ? » Et pourtant, je ne bois même pas tant que ça… Je suis un peu l’opposé de Franzen, une extravertie pas très polie.
Mais quand je pense à la honte, je pense surtout à Philip Roth. Dans un documentaire, il dit : « Il est indispensable de ressentir de la honte en tant que personne, mais lorsqu’on s’assoit pour écrire, il ne faut en avoir aucune. » Il y a donc deux sortes de honte – celle pour la vie quotidienne, et celle qui distingue les écrivains des autres, qui leur permet de créer. On me demande souvent : « Comment avez-vous pu écrire ça, alors que vos parents sont toujours en vie ? » Ma seule justification est que je ne peux simplement pas m’empêcher d’écrire ce genre de choses. Et j’ai l’impression que Roth a pris beaucoup de plaisir – même si sa mission dans la vie était plus vaste que ça – à démontrer que les Juifs pouvaient faire tout un tas de trucs tout aussi honteux que le reste de l’humanité. Ils pouvaient être dégoûtants, obsédés sexuels, infréquentables. C’était comme s’il révélait nos secrets – on le lui reprochait, d’ailleurs. Les Juifs d’après-guerre, déboussolés par la découverte qu’une bonne partie du monde les détestait au point d’avoir tenté de les exterminer, estimaient que la meilleure chose à faire, c’était de raser les murs et ne plus jamais redevenir le centre de l’attention. Ce que Philip Roth a fait, c’est dire : « Hors de question ! Si c’est ça, alors nous ne sommes plus vraiment Américains ! »
Quand vous dites que Roth révélait vos « secrets » – ceux de la communauté juive –, vous voulez dire que c’était tabou de le lire ?
Ce qui préoccupait surtout ma mère, c’étaient les romans à l’eau de rose pour adolescentes. Elle était persuadée que les jeunes filles sur les couvertures étaient des salopes [« sluts » en VO], et que ces livres étaient pleins de sexe. Ma mère s’était donné pour mission de nous protéger du sexe, c’était son obsession. Elle avait quatre filles, alors, évidemment, ça ne rigolait pas… Mais je peux vous garantir qu’il n’y avait pas de sexe dans ces bouquins. Juste des baby-sitters et des pom-pom girls qui se disputaient à cause des garçons, et qui, parfois, les embrassaient sur les lèvres. Pas plus. Puis ma sœur aînée s’est rendu compte que, si elle rapportait à la maison un bouquin de Philip Roth, avec juste du texte sur la couverture, pas d’illustration, ma mère ne saurait pas forcément de quoi il s’agissait. Alors, à 12 ans, je lisais tranquillement à table Portnoy et son complexe [considéré à l’époque comme pornographique]. Et je n’en revenais pas… Roth nous a libérés en tant que Juifs. Je me demande d’ailleurs ce qu’il dirait s’il était toujours en vie, la période qu’on traverse est si terrifiante…
Justement, que ressentez-vous en tant que Juive américaine après le 7-Octobre ?
D’abord, sachez que chaque membre de ma famille a été victime d’un acte antisémite au cours de l’année écoulée à New York… L’autre jour, je cherchais un vieil article que j’avais écrit et j’ai commencé à taper mon nom dans Google. Vous voyez les recherches automatiques qui apparaissent ? D’habitude, c’est quelque chose comme « Taffy Brodesser-Akner mari » ou « Taffy Brodesser-Akner âge ». Mais cette fois, la première suggestion disait : « Taffy Brodesser-Akner Gaza ». Les gens cherchaient à savoir ce que j’en pensais. Mais je n’ai jamais parlé d’Israël publiquement. En tant que journaliste du New York Times, il m’est contractuellement interdit de prendre des positions politiques, afin de protéger la réputation non partisane de la rédaction.
Ça vous dérange ?
C’est un prix élevé que nous payons individuellement pour être libres collectivement. Et c’est peut-être une bonne chose, parce qu’une telle obligation de réserve vous impose une certaine humilité. Dans tellement de situations, les choses évoluent sous vos yeux et vous voyez votre propre opinion changer. Vous êtes alors soulagé de n’avoir rien dit au départ. Ceci dit, je vais quand même dire un truc. J’aimerais qu’il soit plus facile d’avoir une conversation franche sur l’antisémitisme aux États-Unis et sur la mauvaise foi de ceux qui détournent les débats sur le conflit israélo-palestinien pour exprimer ce qu’ils ont toujours pensé des Juifs. Parce que je ne comprends pas pourquoi quelqu’un traiterait mon fils de « youpin » sur un terrain de basket. Ni pourquoi un homme est venu me voir, il y a quelques mois, dans un cinéma, pour me dire de me faire refaire le nez. Ou encore pourquoi, lorsque mon fils aîné est allé avec un copain se faire faire une caricature à Times Square, quelqu’un lui a donné un portrait où on le voyait tenir des sacs remplis d’argent, avec les tours jumelles en feu en arrière-plan.
Pourquoi est-il impossible d’avoir une conversation honnête sur des questions internationales sans déclencher ces choses-là ? Pour une raison ou pour une autre, il semble qu’il existe encore une haine latente envers les Juifs, et que nous avons simplement bénéficié pendant quatre-vingts ans d’une relative accalmie durant laquelle vous deveniez un paria si vous osiez proférer ces mots-là. Je crains que cette période soit terminée, et que tous ces gens que je traitais de paranoïaques quand j’étais jeune aient finalement eu raison…

Parlons écriture… Vous pratiquez une forme littéraire hyper exigeante – le roman américain fleuve – à l’heure de la révolution IA et de ce soupçon nouveau qui vient empoisonner la lecture, comme l’a montré l’affaire Thélyson Orélien en France…
J’ai lu beaucoup de choses sur cette affaire, mais je ne suis pas qualifiée pour me prononcer. Par principe, j’aurais tendance à accorder le bénéfice du doute, parce qu’il y a tellement de mauvais textes qui circulent. Comment décider de ce qui est authentique et de ce qui ne l’est pas ? Je crois que, dans ce cas précis [l’affaire Orélien], le problème, c’est que le texte était trop bon… La véritable question qui se pose, c’est comment envisager le rapport entre les écrivains et l’IA, alors que celle-ci a été entraînée sur nos textes ? Je sais, grâce aux poursuites intentées par les éditeurs, qu’une de ces IA s’est nourrie de Fleischman a des ennuis, parmi des milliers d’autres livres. Et je dois avoir plus d’un million de mots éparpillés au fil des ans sur les sites des journaux pour lesquels j’ai écrit, où l’IA a forcément puisé. Alors, pourquoi est-ce que l’IA ne sonnerait pas comme moi ? Je parie que, si je lui soumettais la consigne : « Écris un portrait de X dans le style de Taffy Brodesser-Akner », elle produirait quelque chose de très, très proche de ce que je pourrais faire.
D’où le débat : existe-t-il un usage acceptable de l’IA ? Ce qui revient, au fond, à poser une question fondamentale : qu’est-ce qu’« écrire » ?
[Long silence] Je pense que, pour qu’il y ait écriture, il faut qu’une phrase sorte de votre bouche ou soit tapée par vos doigts, sans intervention de la machine. Après, oui, l’IA peut vous relire, vous corriger, vous éditer, organiser vos archives – j’ai des amis qui font ça. Mais de là à la laisser formuler des phrases à votre place… Imaginez la trahison pour tous ces gens qui viennent nous voir en festival, qui veulent nous écouter penser… Pour moi, il n’y a pas de raccourci : écrire, c’est s’asseoir à une table et s’y coller. Une phrase après l’autre. Cela dit, je comprends bien le concept de triche, et la tentation, pour des écrivains en mal d’inspiration ou de succès, d’être tentés par ce raccourci. Mais si vous êtes réellement écrivain, le plaisir est là, dans l’écriture. Pourquoi le laisser à l’IA ?
Dans votre livre pourtant, un long chapitre est consacré au syndrome de la page blanche qui torture le personnage de Beamer, un scénariste incapable d’accoucher de son script…
Les seuls moments où je suis véritablement heureuse, c’est quand j’écris. Et si j’ai écrit ce passage, c’est parce que j’en ai moi-même souffert, pour la première fois de ma vie. Pendant des années, je me suis promenée avec une arrogance folle, racontant que le syndrome de la page blanche n’existait pas – au fond, j’essayais d’éloigner la possibilité que ça m’arrive. Puis, un jour, je n’ai pas réussi à terminer un paragraphe. Je me répétais, comme d’habitude, « écris la ligne d’après, c’est tout ». Mais non, impossible. Comme si j’avais attrapé une maladie. J’ai tout essayé pour guérir. Tout. J’ai consulté, je suis allée prier à la synagogue – ce qui n’est pas dans mes habitudes. J’étais désespérée. J’ai fini par prendre rendez-vous avec une voyante. Aussi étrange que ça puisse paraître, c’est ce qui a marché.
Comme cette voyante, dans le livre, qui exerce dans le recoin d’une galerie commerciale ?
Tout à fait, dans un mini mall. Je n’arrivais pas à croire ce que j’étais en train de faire tout en sortant mes billets de 100 dollars.
Au fond, ça prouve l’adage selon lequel, pour écrire, il faut d’abord vivre.
Oui. Le dernier portrait que j’ai réalisé pour le New York Times était consacré à Tilly Norwood, cette actrice générée par l’IA. Pour la première fois, j’ai interagi de manière sérieuse avec une IA, et ce, pendant plusieurs semaines d’affilée. Ça m’a épuisée, profondément déprimée. Vous savez, mon fort, c’est de faire durer les interviews. Mais là, j’y mettais fin dès que je pouvais. Comme si le temps passé avec une IA n’équivalait à rien de tangible, ne débouchait sur rien. Consacrer tant de temps et d’intelligence à ce vide, je l’ai ressenti comme une insulte.
L’art du portrait est d’ailleurs menacé. Les puissants et les célébrités sont aujourd’hui réticents à s’y prêter, surtout quand les réseaux sociaux permettent de court-circuiter la presse traditionnelle…
Oui, c’est quasi fini, ça aussi. Mais je ne pense pas qu’Instagram ou je ne sais quelle plateforme a tué les portraits. Le coupable, c’est le podcast vidéo. Ces longs, très longs entretiens complaisants qui cartonnent. Ils permettent au sujet d’échapper au double examen que permet le portrait. D’abord, les questions difficiles qu’on pose en personne, puis le travail analytique qu’on fait sur leurs réponses et leurs attitudes, au moment de l’écriture, au stade où ils n’ont plus aucun contrôle. Quand on y pense, pourquoi voudraient-ils subir ça quand ils peuvent avoir deux heures de conversation plaisante devant une caméra, pour un podcast qui fera des millions de vues ? La conséquence, c’est qu’aujourd’hui, on ne sait plus rien de ces personnalités publiques. Dans chaque entretien que j’ai fait, il y a toujours eu ce moment où la célébrité en question s’est tournée vers moi en me disant qu’elle allait me révéler un grand secret. Mais ce secret n’était jamais aussi intéressant que ce que j’avais pu reconstituer à partir de son comportement et de ses non-dits. C’est un vrai savoir-faire, ça me rend triste qu’il disparaisse. Au moins, j’en aurai adoré chaque minute.
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