À l’ère Trump et Ozempic, le blues XXL des stars grande taille

Écrit par Hélène Coutard Illustré par Melek Zertal
15 juin 2026
Une femme de grande taille devant des publicités pour maigrir
Elles avaient conquis les podiums et les couvertures des grands magazines de mode. Aujourd’hui, ces mannequins sont peu à peu ostracisées dans un pays où le mouvement Maga voit dans les corps « trop gros » une déviance woke. Alors que les coupe-faim miracles s’imposent, ces pionnières vont-elles succomber à leur tour au diktat de la minceur ?
7 minutes de lecture

« 2026 is the new 2016 » : il y a quelques mois, une énième tocade virale et nostalgique s’est emparée des réseaux sociaux. Sous ce mantra, chacun y est allé de son commentaire réflexif, de sa photo pixellisée d’un avant désormais mythifié. Pour Simone Mariposa, cette décennie écoulée n’a pas le goût sucré du vintage, mais l’amertume d’un monde disparu.

Attablée dans un café de West Hollywood, en Californie, bandana noué dans ses boucles et visage irradiant de taches de rousseur sous le soleil, la trentenaire afro-américaine commande l’un de ces immenses cafés glacés typiquement locaux alors que, derrière elle, une jeune femme prend un selfie avec son dogue allemand. Simone Mariposa déroule son histoire : celle d’un corps un temps célébré, désormais rejeté.

La native de Los Angeles se souvient qu’en grandissant, l’idée d’être top-modèle ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Au début des années 2000, les rares mannequins grande taille (dites plus size en anglais) faisaient du 42, quand, adolescente, Mariposa s’habillait plutôt en 46.

Ce n’est qu’en 2016 – année charnière – que le mouvement body positive atteint son point culminant aux États-Unis. C’est le moment où Ashley Graham devient la première mannequin de forte stature à apparaître en couverture de la traditionnelle swimsuit edition (le numéro annuel spécial maillot de bain) du magazine Sports Illustrated. Une révolution. La même année, Mariposa, active sur les réseaux sociaux depuis quelque temps, est invitée à participer à une campagne pour une marque de jeans grande taille au nom explicite : Torrid.

Elle reçoit vite de nombreuses autres propositions. À l’époque, se souvient-elle, les marques « s’intéressaient vraiment » aux formes généreuses. Et depuis ? Depuis, Los Angeles est redevenue avant tout la ville du film The Substance – obsédée par la minceur et envahie par l’Ozempic. Et le monde avec elle. En mars 2025, Torrid annonçait la fermeture de 180 de ses magasins d’ici la fin 2026. Soit plus d’un tiers de ses enseignes.

Dînettes pour enfants

À la télévision ou sur les immenses panneaux le long des autoroutes de Los Angeles, on ne voit plus qu’elles : les publicités pour les médicaments minceur, appelés ici « GLP-1 drugs ». Initialement réservés aux diabétiques, ces traitements à base de sémaglutide ou de tirzépatide ont été détournés de leur usage après des tests prouvant leur efficacité en tant que coupe-faim. Ozempic, Wegovy, Mounjaro, leurs noms sont devenus familiers de tous. D’après une étude de l’analyste J.P. Morgan Global Research publiée en février, ce marché mondial représentera 200 milliards de dollars (172 milliards d’euros) d’ici 2030 et concernera 25 millions d’Américains (ils sont déjà 10 millions à en prendre depuis l’année dernière). L’arrivée progressive de pilules, moins intimidantes que les injections originelles, contribue également à en faire un produit comme les autres.

Lors de la mi-temps du Super Bowl 2026, la coupure pub la plus regardée au monde, pas moins de quatre publicités pour ces traitements ont été diffusées, portées par des célébrités comme la joueuse de tennis Serena Williams ou le producteur DJ Khaled. Même Amazon, via sa branche médicale Amazon One Medical, a annoncé en avril le lancement d’une offre d’abonnement pour la perte de poids, incluant des GLP-1, à 25 dollars par mois.

« À Los Angeles, tous les docteurs vous en proposent, tous les créateurs de contenu en font la pub… » raconte Simone Mariposa. Si bien que dans la ville d’Hollywood, les restaurants s’adaptent et proposent des menus aux portions réduites, évoquant des repas de dînettes pour enfants, et un nouveau business a d’ores et déjà vu le jour : les opérations et cosmétiques post-Ozempic, pour tendre la peau après une importante perte de poids.

Simone Mariposa, dépitée, est bien obligée de l’admettre : la « mode » du body positivisme est morte et enterrée. Selon elle, seules « les activistes » perdureront : « Tous ceux qui faisaient ça pour la tendance ont changé leur fusil d’épaule. » Mais si la tendance a vite eu raison d’un mouvement progressiste d’acceptation de la différence laborieusement construit sur une décennie, l’activisme pourra-t-il combattre les causes profondes de ce retournement sociétal, façon demi-tour au frein à main ?

La « Mar-a-Lago face »

La minceur n’est pas qu’une tendance passagère, c’est une culture à part entière. Les standards de maigreur qui reviennent en force aujourd’hui mêlent ceux des années 2000, charriés par une nouvelle vague nostalgique où se confondent les silhouettes des supermodels d’antan, les téléphones à clapet et les jeans taille basse. Mais aussi les préférences personnelles de Donald Trump, avec sa grossophobie revendiquée, en résonance avec le mouvement MAHA (Make America Healthy Again, « rendre sa santé à l’Amérique ») mené par son ministre de la santé, Robert Francis Kennedy Jr, et ses ouailles en guerre contre les corps « wokes » – trop gros, trop gras.

De cette présidence a même surgi une esthétique, référencée comme telle chez les chirurgiens esthétiques : la « Mar-a-Lago face », du nom de la résidence floridienne du milliardaire. Des visages sculptés au Botox, avec lèvres outrageusement gonflées, faux bronzage et faux cils. Toutes les femmes qui entourent le président aujourd’hui se ressemblent, de son épouse Melania à ses secrétaires d’État – perchées sur des hauts talons, cheveux longs et apprêtés, et inévitablement minces.

La haine de Trump encourage les gens à la grossophobie. On le voit en ligne.

Simone Mariposa, mannequin grande taille

Trump ne s’est d’ailleurs jamais privé de commenter le corps des femmes : que ce soit celui de la mannequin Heidi Klum – « plus vraiment un canon », jugeait-il en 2015 –, celui d’une ancienne Miss Univers, l’année suivante, à qui il a reproché d’avoir pris du poids, ou celui des journalistes l’interrogeant ou de ses opposants politiques. Une attitude qui se traduit dans sa politique ; en septembre 2025, Pete Hegseth, son secrétaire à la défense, fustigeait les militaires américains « too fat to fight » (trop gros pour combattre). Une grossophobie d’État ? « La haine de Trump encourage les gens. On le voit en ligne. Il y a deux ans, j’ai fait une campagne pour [la marque de cosmétiques] Dove, j’ai dû désactiver les commentaires tellement je me faisais insulter », poursuit Simone Mariposa.

Exit, donc, les beaux discours publics sur l’acceptation de soi de l’ère Obama. Dans ce contexte, le body positivisme a eu vite fait de disparaître des podiums. Depuis quatre ans, Felicity Hayward, mannequin grande taille anglaise, tient les comptes de la Fashion Week. Pour Glamour, elle comptabilise le nombre de top-modèles plus size dans un rapport sur la diversité dans la mode, et les chiffres ne sont pas bons. À New York, lors de la Fashion Week 2026, « sur environ 3 840 mannequins, seuls 20 peuvent être considérés de grande taille », écrit-elle. Si Londres fait un peu mieux avec une quarantaine de mannequins taillant plus que le 44 (sur environ 1 400), Paris et Milan arrivent bons derniers, avec à peine une poignée d’apparitions à taille humaine.

« Quand l’Ozempic a été popularisé aux États-Unis, vers 2022, on a vu un retour de la mode “héroïne chic” [pensez à Kate Moss dans les années 1990, ndlr] qui a fortement influencé les collections automne-hiver. Après une vague de réactions négatives, les créateurs ont rectifié le tir, mais, en réalité, le plus size disparaît un peu plus chaque saison », analyse Hayward.

Une bataille culturelle

La tendance se confirme même très loin des podiums. Makayla Smith, 28 ans, mannequin grande taille et créatrice de contenu, vient d’une petite ville de l’Illinois : « Là-bas aussi, dit-elle, tout le monde se met à prendre des médicaments GLP-1. Partout en Amérique, la montée du conservatisme trumpiste et le marketing encouragent des gens qui font une taille 42-44 à en prendre alors qu’ils n’ont pas besoin de perdre 50 kg… » Et si tout le monde peut devenir mince, quel intérêt les marques ont-elles encore à s’adapter à une diversité de corps ?

Encensés il y a dix ans, les mannequins grande taille se retrouvent aujourd’hui au chômage. Makayla Smith est « arrivée sur la fin », dit-elle avec un demi-sourire. Elle a lancé sa carrière de mannequin plus size en 2023 et, si elle a pu passer quelques castings, elle est aujourd’hui cantonnée au travail de « mannequin cabine » – des essayages pour les marques qui font de la grande taille. « Et encore, même les boutiques spécialisées ont de moins en moins de choix… » soupire-t-elle. Signée dans une agence de Los Angeles qui lui trouve encore quelques jobs, Smith a été virée de son agence précédente pour avoir décliné un rôle dans une publicité pour un médicament similaire à l’Ozempic. « Aujourd’hui, même les mannequins plus connues que je fréquente n’arrivent plus à travailler à temps plein », dit-elle.

Simone Mariposa n’est pas beaucoup plus optimiste. La bataille culturelle est telle que chaque perte de poids résonne comme un symptôme politique. Quand des personnalités comme la diva Lizzo, égérie du mouvement body positive, ou la présentatrice Oprah Winfrey, qui a longtemps prôné la valorisation de tous les corps, ont décidé de fondre, elles ont dû s’en expliquer auprès de leurs fans… Mariposa soupire : « C’est compliqué, car chaque femme est libre de faire ce qu’elle veut de son corps, mais les célébrités comme elles qui font ce choix, ça fixe une norme et un exemple. »

Aujourd’hui, pour compenser les pertes financières, elle cumule plusieurs emplois : coach-thérapeute, doula (coach périnatale), créatrice de contenu. Quand un médecin lui a proposé de prendre de l’Ozempic pour l’aider à soulager une vieille blessure au genou, même sa mère l’a poussée à accepter. Soudain, c’était comme si tout le monde autour d’elle avait attendu ce jour, celui où elle ne serait plus grosse. Simone Mariposa a préféré attendre. « Je ne savais pas comment continuer de parler de la libération du corps sur Instagram et en même temps prendre un médicament pour maigrir… J’attends que le désir vienne de moi. »

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