Une silhouette encagoulée se détache de la pénombre. Gants noirs, gilet pare-balles, le rappeur Ese Gorrix plante son regard dans la caméra. Le son a des airs de rap US des années 1990, mais lui chante en espagnol.
Ils se moquaient du gamin qui jouait au guerrier,
Aujourd’hui tout terrain, je suis devenu un enfoiré
Si j’te mets une balle, c’est pour mon drapeau
Solidaire avec mes troupes, je sais faire ce qu’il faut.
Sedena v3, Ese Gorrix et Jan Glack, 2025
Le morceau s’appelle Sedena, c’est l’acronyme du Secretaría de la Defensa Nacional, le ministère mexicain de la défense. C’est aussi le titre le plus écouté d’Ese Gorrix sur Spotify, avec plus de 35 millions de streams. Il exhibe dans son clip une tenue siglée d’emblèmes militaires, du drapeau vert-blanc-rouge et d’un écusson « ¡Viva México cabrones! ». Un cri patriotique qu’on pourrait joliment traduire par « Vive le Mexique, enfoirés ! ».
« Je suis policier et je compose des chansons »
Dans la vie, le rappeur se révèle pourtant plutôt commode. Il décroche en visio en pleine pause, devant un commissariat de Mexico, la capitale. Il porte ses cheveux noirs gominés, et une chaîne en or autour du cou. En arrière-plan rôdent ses collègues, donnant l’impression de le cueillir au mauvais moment. « Non, t’inquiète, dis-moi tout », rassure-t-il en se baissant pour écraser sa cigarette par terre avant de s’installer à l’intérieur du poste. « Je m’appelle Alan, j’ai 33 ans, je suis policier, et je compose des chansons pour les forces de l’ordre. » Ses morceaux font le récit patriotique de descentes spectaculaires et d’arrestations musclées, à grand renfort de punchlines. « En espagnol, on appelle ça des “remates”, théorise-t-il. Quand après quatre lignes tu termines par un mot bien fort, tu vois ? »
Moi je pardonne pas, j’vais me déchaîner sur toi
J’vide le chargeur à fond, je te remplis de plomb.
El Lobo, Ese Gorrix, 2024
Ese Gorrix l’assume fièrement : « Je suis un pionnier du rap bélico » – le « rap guerrier ». Depuis quelques années, un groupuscule de policiers et de militaires s’est emparé des plateformes pour chanter la chasse aux cartels. Ils partagent une esthétique dopée à la testostérone. Sur YouTube ou TikTok défilent des clips fabriqués à partir de banques d’images : des rangs de soldats au garde-à-vous ou perchés sur leur pick-up, mitraillette au poing, le drapeau mexicain flottant au ralenti dans le vent, beaucoup d’hélicoptères et quelques tirs de bazooka. Ils ne sont pas nombreux, ne se produisent pas en concert, mais ils parviennent tout de même à drainer quelques millions d’écoutes au sein des rangs de l’armée, d’admirateurs patriotes, ou de jeunes tentés par le service.
Guitares, cuivres et narcotrafiquants
Ils sont cependant loin de pouvoir rivaliser avec le style le plus populaire du Mexique, surnommé – surtout par ses détracteurs – le « narcocorrido ». Les corridos, ces ballades traditionnelles, entêtantes, sur fond de guitares et de cuivres, ont écrit au fil des ans la mémoire collective du pays. Depuis les histoires du quotidien au XIXe siècle à celles des guérilleros de la révolution mexicaine au début du XXe. Dans les années 1970, les barons des cartels se mirent à commander des chants à leur gloire, ancrant la tradition dans la « narcoculture », qui trouve alors un écho chez une jeunesse délaissée.
Depuis une dizaine d’années, des artistes superstars comme Natanael Cano ou Peso Pluma ont propulsé le genre à l’international, en y mêlant des tonalités venues du hip-hop et de la trap. Ils engrangent des milliards d’écoutes, et se baladent aujourd’hui du prestigieux festival californien Coachella jusqu’au plateau de Jimmy Fallon, la star des late shows américains. Et ce alors qu’ils affichent parfois une affiliation à un groupe criminel.
En 2023, c’est par ces mots que Natanael Cano conclut une chanson : « Votez Joaquín aux élections. » Une référence directe à Joaquín Guzmán Loera, le fameux baron de la drogue El Chapo. En quelques jours, le morceau a été retiré des plateformes et, pour l’avoir chanté sur scène, l’artiste s’est vu infliger plusieurs amendes.
« Des balles, pas des câlins »
Le narcocorrido est vivement critiqué par les politiques de tous bords et fait l’objet d’une censure croissante. Chanter l’un de ces morceaux, vus comme faisant l’apologie du crime, est aujourd’hui interdit dans 10 des 32 États que compte le Mexique. Pour tenter d’enrayer le phénomène, la présidente Claudia Sheinbaum a lancé au printemps 2025 « Mexico Canta », un radio-crochet visant à promouvoir les artistes aux « paroles qui célèbrent l’amour et la grandeur du Mexique ».
C’est peu dire que les artistes de rap bélico ont choisi une autre voie. « Des balles, pas des câlins », ironise Ese Gorrix dans un morceau, retournant le slogan pacifique « Abrazos, no balazos » de l’ex-président Andrés Manuel López Obrador. « Les narcocorridos glorifient les groupes criminels, non ? rétorque l’agent. Alors ce qu’on fait, nous, c’est une sorte de réponse. »
« Le rap bélico est un sous-genre extrêmement récent du rap mexicain, explique le sociologue Antonio Barragán, qui a publié l’un des seuls articles universitaires sur le phénomène. Il apparaît aux alentours de l’année 2010, du côté de Tamaulipas [un État frontalier du Texas]. À cette période a eu lieu une guerre extrêmement violente entre le cartel du Golfe et Los Zetas. » La scission des deux organisations criminelles, usant d’une violence inouïe, provoque un conflit qui bouleverse profondément le pays. Le recrutement de sicarios, tueurs à gages souvent issus de l’armée, transforme les cartels en véritables groupes paramilitaires contre lesquels l’ex-président conservateur Felipe Calderón engage le pays dans un combat acharné. « La naissance du rap bélico est étroitement liée à ce processus de militarisation de la sécurité publique », assure Antonio Barragán.
Je patrouille à bord du Cheyenne
Bien belliqueux, opérationnel
C’est comme ça qu’ils me voient
J’ai toujours voulu être soldat.
Arriba de una Cheyenne, El Pantera Rap, 2024
Au cœur de la guerre qui les oppose, c’est à bord des mêmes pick-up que les deux camps patrouillent, sillonnant les routes de montagne. Le Chevrolet Cheyenne, bien ancré dans l’imagerie narco, est d’abord le modèle de choix de la garde nationale. L’année dernière, le rappeur El Pantera Rap y a consacré son morceau le plus écouté, avec un peu plus d’un million de streams sur Spotify.
Derrière le pseudo, Carlos Hernandez a 29 ans, et il est déjà retraité de l’armée mexicaine. Comme la musique ne paie pas assez, il travaille aujourd’hui dans une exploitation agricole de l’autre côté de la frontière, aux États-Unis. Question de sécurité, il ne précise pas où. Il préfère ne pas montrer son visage, et ne s’exprimera pas sur le sujet du narcotrafic.
« Au début, je me dirigeais plutôt vers le rap commercial, typique de la rue. Mais au sein de l’armée, j’ai eu des demandes de collègues qui voulaient que je leur fasse des dédicaces, nous raconte-t-il au téléphone. Chacun a son tarif, moi actuellement je me maintiens à un prix de 300 dollars [265 euros] par chanson. Pour un morceau avec un clip officiel, je peux aller jusqu’à 1 000, ou même 2 000 si on ajoute des musiciens. »
« Tuer, patrouiller, survivre »
Si les cadres des cartels commandent aux chanteurs du coin une ode à leurs plus grands méfaits, les rappeurs militaires racontent, à la carte, les exploits d’un régiment ou l’opération périlleuse d’un officier qui veut son heure de gloire. Des productions faites par intelligence artificielle commencent d’ailleurs à fleurir sur les réseaux sociaux, menaçant le business du narcocorrido comme celui, naissant, du rap bélico.
Mais plus qu’un modèle économique, les deux camps partagent un langage commun. « Ils parlent de tuer, de patrouiller, de survivre, d’obéir à des instructions », énumère Antonio Barragán, qui a étudié cette sémantique. Il y distingue des trajectoires sociales qui se ressemblent. « Tous racontent venir de situations très similaires de précarité. » D’un côté comme de l’autre, « il y a un avant et un après le recrutement. Un apprentissage de la violence et de la peur, une normalisation de la mort ».
« Les narcocorridos utilisent des mots très durs pour glorifier le crime, dénonce Ese Gorrix. Ils vont chanter qu’ils écorchent des types, qu’ils les réduisent en morceaux de viande… Mais parce qu’en fait, c’est vraiment ce qu’ils font, tu vois ? » Que dire, alors, des couplets les plus violents du rap militaire ? Un des thèmes favoris du genre est la figure d’Erick Morales Guevara, surnommé El Marino Loko (le « Marine fou »). Ce soldat mythifié de l’armée mexicaine a inspiré une dizaine de chansons sur les opérations sanglantes qu’il aurait menées et sur les actes de torture et d’humiliation infligés aux trafiquants faits prisonniers. « Le personnage apparaît pendant la guerre contre Los Zetas menée par Felipe Calderón, retrace Antonio Barragán. Apparemment, ce serait une histoire vraie, mais il semble que beaucoup d’éléments de fiction lui ont été ajoutés. »
À chaque contrôle, on attaquait à fond
Et on les a punis jusqu’à ce qu’ils demandent pardon
Mon prénom est Erick, mon nom Morales
Et mes méthodes étaient pas constitutionnelles.
El Marino Loko v5, Ese Gorrix, 2022
Ese Gorrix, qui a déjà consacré cinq morceaux au Marino Loko, se confie : « Là, je vais bientôt sortir le sixième. Quand je l’ai rencontré… commence-t-il avant de s’interrompre. En fait, je ne peux pas te raconter tout ce qu’on s’est dit. » Parce que, il en est conscient, « le Marino Loko usait, comme on dit, de méthodes peu orthodoxes ». Mais « s’il n’avait pas fait toutes ces choses, il n’aurait jamais pu capturer de grands chefs d’organisations. Et les gens le savent, se persuade-t-il. Parce que nous sommes un pays qui aspire à la justice. Et qui la célèbre ».
« Pourquoi traîner [les narcos] devant les juges, s’ils ressortent comme si de rien n’était ? Autant les descendre sur place, ici, personne n’en saura jamais rien », chante une autre figure du genre, le rappeur Yibran Bélico. Sur les réseaux sociaux, l’originaire d’Acapulco, dans l’État de Guerrero, alterne photos de fêtes de famille et vidéos de lui vidant le chargeur d’un 9 mm. « Les sicarios, je les sapais comme des princesses, poursuit-il. Ils se prenaient pour des oufs, et moi je les traitais comme des chiennes. » Une référence aux nombreuses photos et vidéos qui circulent sur Internet, parfois attribuées au « Marine fou », montrant des prisonniers forcés à porter des sous-vêtements féminins et molestés.
Derrière la légende du Marino Loko se dresse une réalité crue, celle des abus commis par les forces de l’ordre mexicaines. Dans son rapport annuel de 2025, l’ONG Human Rights Watch s’alarme de la persistance des actes de torture, des détentions abusives, des disparitions forcées et des exécutions extrajudiciaires dans le pays. Mais aussi de la corruption, et de la porosité qui peut exister entre les autorités mexicaines et les cartels.
Une militarisation de l’imaginaire
« Parce que le rap bélico glorifie le camp de l’État, plutôt que celui des cartels, il reste à l’abri des lois de censure » qui frappent les narcocorridos, témoigne la Colombienne Diana Arévalo, chercheuse responsable de l’Amérique latine au sein de l’ONG Freemuse qui défend le droit d’expression artistique. Au Mexique, ce « deux poids, deux mesures » interroge. « La prohibition s’attaque à un symptôme, pas à la maladie, juge Diana Arévalo. Le problème structurel ne vient pas de la musique. Il vient de la violence, des inégalités, du manque d’opportunités. Des choses inscrites dans la vie sociale, économique et politique du Mexique. Et ces chansons n’en sont que le reflet. » Pour la chercheuse, le contre-narratif qu’offre le rap bélico participe à normaliser un climat de brutalité, et à ancrer une militarisation de l’imaginaire « sans jamais adresser les causes sous-jacentes de la violence ».
Pendant que se poursuit la lutte à qui chantera le plus fort, certaines voix demeurent cruellement silencieuses. Ce sont celles des 130 000 portés disparus, dont les visages s’étalent sur les ronds-points du pays, agrafés aux poteaux, promenés à bout de bras par leurs familles. L’été dernier, quand la planète avait les yeux tournés vers le Mondial de football, accueilli au Mexique, des collectifs de mères de disparus s’étaient donné rendez-vous à l’entrée des stades, chantant leur version détournée du chant des supporters mexicains :
Ce ne sont ni des numéros ni des dossiers
Ce sont nos vies
Ce sont nos fils et nos filles
Que nous n’oublions pas.
Écoutez, autorités, notre appel
Nous cherchons la vérité et la justice
De ce côté-ci.

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