Sur la route à deux voies qui file vers Nueva Altata, une plage du littoral mexicain, le jeune chanteur Erik Estrada fonce au volant d’une camionnette Ford Lobo dernier modèle. Chaleur et humidité, vibrations du soleil, pulsations de Cuarto de siglo (« Quart de siècle »), le deuxième album d’Erik :
Il a violé les lois et les prédictions
Il a imposé un nouveau règlement
Les verrous n’ont pas réussi à le maintenir enfermé
Et la captivité n’est pas éternelle
C’est de Joaquín Guzmán « El Chapo »
Que je parle ici
Il a abandonné la prison Puente Grande
Il s’est volatilisé là-haut dans la montagne
Ils le poursuivent sans cesse
Sur mer, terre et dans le ciel
Mais ils perdent toujours sa trace
Il faut dire qu’il est sans arrêt en mouvement…
El Chapo Guzmán, par Grupo Cártel
Erik chante, joyeux, couvrant ainsi sa propre voix. À l’arrière, son copain le batteur Roberto se raconte : une enfance miséreuse, un père infirme, la contrebande comme seule voie de sortie. Avec Alejandro et Jose Carlos, qui suivent dans une autre voiture, Erik et Roberto sont les musiciens de Grupo Cártel, un groupe de narcocorrido. Ce genre musical extrêmement populaire, mais interdit des ondes, explore en rimes et métaphores l’univers clandestin et impitoyable du narcotrafic. Au Mexique, et plus encore dans l’État du Sinaloa, terre natale des seigneurs de la drogue les plus puissants du pays et de ceux qui ont forgé leurs légendes en chantant leurs exploits, trafic et musica norteña (« musique du Nord ») sont devenus d’inséparables compagnons.
Perdre la vie sur le sol de cette terre furieuse
Erik et Roberto semblent à peine sortis de l’adolescence, l’un avec ses cheveux courts châtains légèrement gominés, ses yeux bleus et une bedaine naissante malgré sa minceur, l’autre avec son visage ciselé d’Aztèque imberbe. Il y a pourtant longtemps qu’ils sont devenus des hommes. En ces terres où les règlements de comptes rythment des existences qui n’ont de sens que si elles s’achèvent dans le fracas d’une fusillade, l’enfance est fugitive. Elle expire avec le premier maniement d’une kalachnikov, ou cuerno de chivo (« corne de chèvre »), l’arme fétiche, l’accessoire indispensable dès le plus jeune âge avec l’instrument de musique.
Le paysage, champs de maïs et de tomates, défile en accéléré tandis que les notes nasillardes et répétitives du corrido emplissent l’espace réduit. La mélodie n’est ni belle ni harmonieuse. Mais ce n’est pas elle qui compte dans le corrido, ce sont les paroles. Regard en biais sur le compteur : il marque 160 km/heure. On se dit qu’il serait vraiment dommage de mourir dans un accident de la route au pays des narcotrafiquants, le plus dangereux du monde pour les journalistes après l’Irak, précisément au moment où le cartel du Golfe vient d’annoncer l’élimination des correspondants étrangers (enfin surtout américains) chargés de couvrir la « narco-insurrection » à laquelle se livrent les différents cartels pour le contrôle du territoire. Tant qu’à perdre la vie sur le sol de cette terre furieuse, autant s’éteindre d’une mort honorable, le corps criblé de balles, dans une mare de sang, comme le veut la coutume locale. On aurait au moins une chance de devenir le sujet d’un corrido et d’entrer ainsi pour toujours dans la fameuse légende sinaloane.
— L’excès de vitesse n’est pas sanctionné par ici ?
— Si, bien sûr, répond Erik, rigolard.
Sans ralentir, on traverse le bourg de Novalato. La poussière vole. Les campesinos (« paysans ») s’écartent précipitamment du bord de la chaussée en voyant débouler le convoi de véhicules. D’abord celui d’Erik, qui ouvre la marche, puis le minivan noir sur les flancs duquel est peint « Cártel » en lettres dorées. Enfin, un autre pick-up qui transporte le reste de la bande. Trois voitures aux vitres polarisées si foncées que leurs occupants sont invisibles de l’extérieur. À Novalato, elles ne peuvent semer que l’effroi. Dans les années 1990, le bourg a été baptisé « le cimetière ». Sans qu’on sache pourquoi, les sicarios, ces tueurs à la solde des narcotrafiquants, l’ont un beau jour choisi pour se débarrasser des cadavres de leurs victimes. C’est ainsi que Novalato est devenu une décharge de corps décapités ou encobijados (les corps « enroulés dans une couverture »).
Plus récemment, un médecin de famille, pressé et distrait par une urgence, est entré accidentellement en collision avec l’une des Chevrolet Suburban d’un convoi. Sous le regard de forces de l’ordre impassibles, quatre hommes l’ont arraché de sa voiture puis battu au sang avec la crosse de leurs kalachnikovs. Le lendemain, il déménageait pour s’installer sur la côte. Quelques jours plus tard, un photographe du quotidien El Debate était roué de coups en pleine rue et en plein jour. Il venait de prendre des photos d’un accident à un carrefour de la ville de Culiacán. Les occupants de l’un des véhicules étaient des narcos. Ils ne souhaitaient pas apparaître dans le journal.
Ici, si on veut rester en vie, on n’offense pas un narco et on ne se mêle jamais des affaires des autres.
À la sortie de Novalato, une patrouille de police est stationnée sur le bas-côté, apparemment en attente d’une infraction à verbaliser. « Tiens, ça tombe bien, remarque Erik. Vous allez voir. » Nonchalamment adossés à leur véhicule, les deux agents saluent notre convoi d’un signe amical de la main. Ils disparaissent bientôt dans le rétroviseur. Sans avoir bougé d’un pouce.
— Mais… Ils ne nous arrêtent pas ?
— Ça ne risque pas ! Les narcos se déplacent en convois et la police est à leurs ordres. Les deux officiers ne savent pas qui nous sommes. Alors, ils préfèrent ne rien faire. Ici, si on veut rester en vie, on n’offense pas un narco, on se met encore moins en travers de son chemin et on ne se mêle jamais des affaires des autres.
Ce matin-là, le téléphone avait sonné dans le lobby de l’hôtel Lucerna de Culiacán, où les musiciens de Grupo Cártel devaient se présenter pour l’interview. C’était Edmundo Mendieta, le jeune impresario du groupe. « Il y a certaines questions qu’il faudrait mieux ne pas poser, pour éviter les ennuis, vous comprenez ? » Il avait été difficile de deviner si la voix d’Edmundo exprimait l’inquiétude ou l’avertissement. Personnage énigmatique, né au Nicaragua, partageant son temps entre le Sinaloa où il recrute les musiciens et la Californie où il tente de les lancer, Edmundo s’était compromis auprès de mystérieux contacts en répondant d’une journaliste dans un lieu terriblement hostile aux curieux. Il s’était refusé à communiquer les numéros de téléphone de ses protégés : « Ça ne se passe pas comme ça, ici. Il faut être recommandé par une personne de confiance. C’est délicat. Ces musiciens traitent de sujets dangereux dans leurs chansons. Je ne suis pas sûr qu’ils voudront parler. Culiacán est une ville très particulière. »
Si ce nom n’évoque rien au reste du monde, au Mexique, il n’inspire qu’effroi et fascination morbide. La cité de 800 000 habitants est le fief du cartel le plus redouté du pays et de ses jefes, Joaquín Guzmán Loera dit El Chapo » (« le petit ») et Ismael Lambada Garcia dit El Mayo (« l’aîné »), deux parrains féroces et légendaires dont la puissance n’a d’égale que la richesse et la cruauté.
La rumeur raconte qu’au Sinaloa, 70 % de la population masculine est impliquée de près ou de loin dans le narcotrafic. Mais dans ce pays de farandole et de barbarie, le mythe et la réalité se confondent inexorablement. Les choses sont rarement ce qu’elles paraissent être. Officiellement, les paysans cultivent la tomate, le maïs ou le haricot, les hommes d’affaires gèrent des sociétés et les éleveurs s’occupent de leurs têtes de bétail. Ces activités ne sont souvent que des vitrines visant à blanchir l’argent de la drogue. Ceux qui posent dans les journaux en chefs d’entreprise respectables sont souvent ceux-là mêmes qui expédient la drogue vers le voisin du Nord.
Le quartier des parrains légendaires
« Nous en sommes à la troisième génération de narcotrafiquants. Autrefois, la bourgeoisie aurait eu honte de fréquenter les narcos. Plus maintenant. Les filles de la bonne société épousent des parrains et leurs parents considèrent qu’elles ont fait un beau mariage. » Âgé de cinquante-huit ans, Elmer Mendoza est la mémoire du narcotrafic mexicain. Écrivain et poète, cet homme élégant est aussi un personnage de la mythologie sinaloane. Sa vie pourrait s’écrire comme un de ses romans. Abandonné par un père qu’il ne revit jamais, puis par une mère qui s’enfuit avec un amant, il fut élevé par un grand-père analphabète dans un rancho perdu, où il fut le témoin de plusieurs fusillades, « des événements très ordinaires dans une région où le dialogue n’a jamais permis de régler une dispute ». À dix ans, Elmer ne savait pas lire. Vingt ans plus tard, il était diplômé en littérature. Il enseigne aujourd’hui à l’université. Son œuvre, écrite dans un argot sinaloan presque incompréhensible pour un étranger, est reconnue dans le monde entier.
Obtenir un rendez-vous avec Elmer depuis Los Angeles avait été facile. Mais le joindre au téléphone une fois à Culiacán semblait impossible. C’est par email qu’il avait fini par proposer une rencontre, à la dernière minute : « Si vous pouvez, rejoignez-moi au café Miró vers 21 heures. Je vous y attendrai pendant une heure. Vous me reconnaîtrez facilement. J’ai une gueule d’Indien. » Ce café à la mode, où se mélangent les intellectuels de l’université voisine et les narcos distingués de Culiacán, est situé au cœur de la colonia Tierra Blanca, le quartier des parrains légendaires des années 1980, comme Miguel Angel Félix Gallardo, Ernesto Fonseca ou Rafael Caro Quintero, aujourd’hui tous en prison.
Les mafiosos vautours sont revenus
Dans leur nid de Tierra Blanca
Indicateurs planquez-vous
La vengeance vous rattrape.
Dans les quartiers de Culiacán
On entend rugir les mitraillettes.
La mafia vuelve (« La mafia revient »), par Indalecio Anaya
Elmer est assis avec l’une de ses étudiantes à une table au fond du café. Il est grand, a la peau très brune, les yeux noirs et les cheveux bouclés. Ses manières sont aussi décontractées que sa tenue : jean, polo à rayures et sandales. Il vous embrasse, vous tutoie immédiatement et aborde le sujet sans tarder : « Je ne vais pas les nommer ni les montrer mais je peux te dire qu’il y a plusieurs narcos dans le café. Tu ne les vois pas, c’est normal. Les trafiquants de la sierra font maintenant partie d’une nouvelle génération plus discrète, plus raffinée. Ils préfèrent rester dans l’ombre et envoyer leurs enfants dans les universités américaines. » Tous n’apprécient pas le narcocorrido : « Ces ballades sont nées pour répondre à la demande des trafiquants qui voulaient que leurs exploits soient chantés auprès du peuple. Le Sinaloa a toujours été une terre de rebelles. Plus tu défies les lois, plus tu es respecté. »
État de Sinaloa
Comme tu es devenu fameux !
Grâce à tes hommes courageux
Qui travaillent pour la mafia
Ils trafiquent la poudre défendue
Et aussi l’herbe mauvaise.
Los Sinaloenses (« Les Sinaloans »), par Chalino Sánchez
Depuis le début de l’année 2007, 437 homicides ont été commis dans le seul État du Sinaloa, 1 700 au niveau national. Chaque matin, les Culichis, les habitants de Culiacán, trouvent dans les trois quotidiens locaux les comptes rendus des tueries de la veille, comptes rendus souvent coincés entre le volumineux carnet people et les pages Étranger. La violence imprègne toutes les facettes de la vie quotidienne. Les sociologues l’analysent, les peintres la couchent sur leurs toiles, les réalisateurs la mettent sur pellicule. La librairie de la colonia San Miguel, le quartier des narcos fortunés de Cualiacán, présente des dizaines d’ouvrages consacrés au narcotrafic, tous exposés en devanture.

Au Musée d’art moderne, l’exposition de Rosa María Robles, intitulée « Navajas » (« Lames »), parle aussi de sauvagerie. Un lit de couvertures prend sa source sur le trottoir menant à l’édifice pour aboutir en haut d’un grand escalier central. Là, d’ultimes couvertures blanches maculées de sang sont posées sur le sol. « Les dernières couvertures sont authentiques, lit-on sur une pancarte. Elles ont servi à enrouler les corps de personnes assassinées ici. » Un poste de télévision domine la scène. Une vidéo tourne en boucle : Rosa s’y entaille les poignets, son sang coule dans une bassine blanche, il représente le sang répandu dans l’année.
La pièce la plus choquante de l’exposition est un berceau au-dessus duquel est suspendue une guillotine surmontée d’une croix. Pour Rosa, l’artiste, c’est une allégorie : « Ici, dès que nous naissons, les lames nous tombent dessus. Et les prêtres déroulent le tapis rouge devant les narcos. Allez donc voir le séminaire de Culiacán, ce palace financé par Amado Carrillo Fuentes ! » Plus connu sous le nom de Señor de los cielos (« le Seigneur des cieux »), il fut le premier parrain à transporter la cocaïne à bord d’une flotte privée de Boeing 727. Il trouva la mort en 1997 sur la table d’opération d’une clinique de Mexico lors d’une intervention de chirurgie esthétique qui devait lui permettre de se faire oublier du monde.
Le narcotrafiquant est profondément religieux et superstitieux. Il célèbre l’office, baptise ses enfants, va à confesse et fréquente assidûment le clergé. « Il se dit qu’il est peut-être un tueur, mais que c’est son travail et qu’il va essayer de le faire au mieux. Il ne s’en vante pas, se rassure en pensant que Dieu l’a mis sur cette voie », explique Elmer, l’écrivain. Seulement, Dieu ne suffit pas toujours. Alors il s’est mis à adorer un bandit de grand chemin du XIXe siècle, Jesús Malverde, et l’a transformé en « narco-saint ». Derrière une ligne de chemin de fer désaffectée, il lui a même érigé une chapelle unique au monde.
La capilla de Malverde est un théâtre permanent croulant sous les fleurs, les bougies, les offrandes. Ornant les murs, des ex-voto au kitsch criard célèbrent les grâces du « narco-saint ». Certains portent les noms de fameux narcos. Au fond de la chapelle, dans une douce pénombre, un buste de Jesús Malverde repose sur un autel. Un homme le caresse avec des gestes brusques, répétés et presque désespérés. « Le narco prie pour la mort d’un rival ou le passage réussi d’une cargaison de drogue aux États-Unis », poursuit Elmer. Pendant que l’homme se recueille, un groupe de trois musiciens entonne un corrido. Ils restent là toute la journée en espérant la venue de quelque capo fortuné qui leur demandera de chanter.
Le rythme joyeux de la polka et de l’accordéon
Rosa l’artiste pourrait quitter Culiacán, mais, comme Elmer, elle refuse. Assise à l’entrée du Musée d’art moderne, elle rend compte de sa révolte pendant que sa fille de onze ans joue avec son chiot :
— Nous sommes complices. Nous avons permis que les narcos s’installent dans la société. Nos enfants vivent avec leurs enfants. Ils vont dans les mêmes écoles. Et je ne peux empêcher que ma fille ait des amies dans ce milieu. Si j’essaie, elle me répond que ce n’est pas juste, que ses amies ne sont pas responsables des fautes de leurs parents. Et je n’ai rien à répondre à ça.
– À quoi reconnaît-on un père de famille narco ?
– Il ne se montre jamais à l’école. Son enfant est surprotégé. Et puis sa femme est vulgaire. Sa maison est ostentatoire et de mauvais goût. Elle a un comportement autoritaire. Elle a beaucoup d’argent, mais elle n’a ni sécurité ni tranquillité. À n’importe quel moment, son mari peut mourir ou être arrêté et sa vie s’écrouler. Tout le monde ici a un parent, un ami ou un voisin narcotrafiquant. Personne n’y échappe.
Les narcos sont à la fois assassins et bienfaiteurs. Rafael Caro Quintero offrit au gouvernement mexicain de payer la dette extérieure.
C’est cette histoire mexicaine ordinaire que racontent les troubadours des narcoballades au rythme joyeux de la polka et de l’accordéon, l’instrument dominant du son norteño. Sauvagerie, pouvoir, police, régionalisme, trahison, corruption, hypocrisie des États-Unis, dépendance à la drogue, enrichissement fulgurant de rancheros illettrés humiliés par leur misère et transformés du jour au lendemain en Robin des bois, la mitraillette en bandoulière. Tel Rafael Caro Quintero qui, au faîte de sa gloire, offrit au gouvernement mexicain de payer la dette extérieure pourvu qu’il le laisse mener ses affaires en paix, ils sont à la fois assassins et bienfaiteurs. « Toutes les semaines, les hommes du cartel passent dans les hôpitaux pour demander la liste des malades qui ne peuvent pas payer leurs soins. Ils règlent tout. À Noël, ils remplissent des camions de jouets et passent les distribuer chez les pauvres », raconte Roberto, le batteur de Grupo Cártel qui, du siège arrière de la voiture, fait l’apologie du narcotrafic tandis que nous roulons vers Altata. « Ils se substituent au gouvernement et heureusement parce qu’il n’a jamais rien fait pour nous. »
Ancré dans la mémoire populaire, le corrido est une chanson traditionnelle apparue au début du XIXe siècle. Il a toujours raconté les faits quotidiens et la vie de personnages légendaires, révolutionnaires ou bandits, pourvu qu’ils soient révoltés. « L’histoire sociale du Mexique peut être reconstruite à partir du corrido », explique le sociologue José Manuel Valenzuela dans son livre Jefe de Jefes. Corridos y narcocultura en México (« Patron des patrons. Corridos et narcoculture au Mexique »). « Autrefois, le corrido représentait l’unique source d’informations disponible et non officielle d’une population agraire à 90 % et analphabète. Il conte une histoire à la fois personnelle et publique dans laquelle chacun peut se reconnaître, d’où son immense succès. Le phénomène du narcotrafic étant de plus en plus implanté dans le tissu social, les corridos ont donc logiquement commencé à raconter les anecdotes relatives au trafic. »
Le héros du corrido est un valiente, un « courageux » qui a connu la pauvreté. Il n’a peur ni de tuer ni de mourir. Le pistolet sur la tempe, il mettra son agresseur au défi de l’abattre plutôt que de plaider pour sa vie. C’est une figure mythique, issue du rancho, ce hameau éloigné de la civilisation, hors de portée de la loi.
Ils n’ont pas peur de mourir
Ils connaissent les risques courus
Mais ils préfèrent continuer
Que d’être rendus à la pauvreté
Ce sont des gens de grand pouvoir
Cela ne fait aucun doute
Personne ne peut rien faire contre eux
Et la police les salue bien bas
C’est mieux de faire l’imbécile
Que de se retrouver dix pieds sous terre.
Gente de alto poder (« Gens du haut pouvoir »), par Los Tucanes de Tijuana
Erik, Roberto, Alejandro et Jose Carlos, les quatre musiciens de Grupo Cártel, se sont présentés au Lucerna accompagnés d’une demi-douzaine d’hommes non identifiés. Leur présence a immédiatement attiré l’attention des clients de l’hôtel. Avec ses cinq étoiles, ses fausses colonnes grecques, ses arrangements floraux, ses meubles en rotin et ses sols en marbre blond, le Lucerna est un lieu captivant peuplé de personnages troubles, idéal pour observer le monde sinaloan des « narco-affaires ». Le matin particulièrement, lorsque les négociations s’engagent autour du petit déjeuner. Les tables de la salle à manger sont presque toutes occupées par des groupes d’hommes aux physionomies de gangsters, mais élégamment vêtus. Certains, au sommet de la hiérarchie, ont élu l’élégance européenne. Ce sont les hommes d’affaires, les citadins, ceux qui s’occupent de l’achat, du stockage et du transport de la drogue. D’autres, plus modestes, ont les mains et le visage burinés du campesino. Ce sont les cultivateurs. Mais ils sont plein d’assurance et on les devine riches et puissants. Leur style vestimentaire est celui du ranchero de la sierra. Leurs chemises, signées Versace, Prada ou Hugo Boss, sont taillées dans les tissus les plus fins. Leurs bottes et leurs ceintures aux énormes boucles d’argent, toujours assorties, sont coupées dans la peau de quelque reptile exotique. Ils portent le sombrero et sont couverts de lourds bijoux.
À Culiacán, on a l’impression d’avoir un pied dans la tombe. On voit passer une voiture, une arme de gros calibre posée sur le siège du passager.
On ose à peine lever les yeux vers ces hommes. Encore moins tenter de déchiffrer leurs conversations discrètes. Ils semblent toujours deviner quand ils sont observés. Ils vous dévisagent alors avec des regards pénétrants. On se sent immédiatement menacé, mal à l’aise. L’avertissement donné par Jesús, le chanteur du groupe La Nueva Rebelión (« La nouvelle rébellion ») quelques jours plus tôt à Los Angeles, où il réside désormais, revient en mémoire : « Retourner à Culiacán ? Pas même dans un accès de folie ! Ils sont devenus fous. Ils s’entretuent pour un rien. Même les femmes et les enfants ne sont plus protégés. » Parce qu’il avait osé dénoncer un réseau de corruption, l’Américain Eric Steinman, directeur musical, a dû fuir la ville en abandonnant tous ses biens « dans un état de panique ».
À Culiacán, on a toujours l’impression d’avoir déjà un pied dans la tombe. Le danger semble à la fois partout et nulle part. Irréel et pourtant si présent. On marche dans une rue animée bordée de commerces. Tout semble si normal, si civilisé. Et soudain, on voit passer une voiture. Une arme de gros calibre est posée sur le siège du passager. On s’étonne. « Ah ! C’est normal ici. Tout le monde est armé », s’amuse un commerçant. L’ombre des narcos plane partout. Dans le luxe extravagant du Forum, le centre commercial. Dans ses innombrables bijouteries. Dans son fastueux parc automobile (une voiture pour 4,5 habitants contre une pour 15 dans le reste du Mexique). Dans le nombre d’écoles privées, de somptueuses salles des fêtes (trente pages dans le bottin) ou de pompes funèbres, que l’on trouve à tous les coins de rue.

Dans les plis inaccessibles des « sierras »
Même l’hôtel semble parfois hostile. Le Lucerna est l’un des maillons d’une chaîne de quatre établissements implantés chacun dans une ville dominée par la mafia : Tijuana, Mexicali, Ciudad Juárez. Finalement, le Holiday Inn du centre-ville était sans doute plus sûr. La veille, une conversation téléphonique avec le bras droit d’Antonio Ibarra, le ministre du tourisme du Sinaloa, m’avait alarmée au point de me faire changer d’hôtel. Quelques jours plus tôt, le ministre avait annoncé son projet touristique pour la région de Badiraguato. Isolée dans la sierra luxuriante et fertile, cette zone est le berceau même du narcotrafic mexicain. Y sont nées des dynasties entières de célèbres narcotrafiquants. C’est au sein des plis inaccessibles de ces sierras que sont cultivés la marijuana et le pavot, dans des champs gardés par des milices armées jusqu’aux dents.
Ce village est connu de tout mon Sinaloa
Parce qu’on nous accuse de planter le pavot
Je veux juste clarifier qu’ici nous plantons de tout
Et si ça les enrage, eh bien qu’ils enragent, on s’en moque bien.
Badiraguato, par Los Hermanos Esparragoza
À Badiraguato, un corridista a été séquestré le temps d’écrire des vers pour un capo local. Après une transaction réussie ou l’élimination victorieuse d’un ennemi, le premier geste du narcotrafiquant est de commander un corrido qui glorifiera ses exploits (quiconque peut commander un corrido en y mettant le prix, qui peut s’élever jusqu’à 20 000 dollars). Mais, d’après le compositeur Francisco Quintero, « accepter de le faire, même sous la menace, est dangereux. Vous composez un corrido pour un trafiquant et vous attirez la colère de son rival. Ça peut vous coûter la vie ».
Comme un nombre grandissant de ses pairs, Francisco s’est installé aux États-Unis pour fuir la violence de son pays natal. Il a recréé son rancho dans le haut désert californien, à Victorville, où il vit entouré de ses chevaux, de sa famille et de ses amis. « Je retourne au Mexique le moins souvent possible. C’est trop dangereux. Et je ne compose plus de corridos inspirés des faits d’armes de vrais narcotrafiquants. J’utilise désormais mon imagination et j’invente des histoires. C’est plus sûr. Parce que, même si tu changes le nom des personnages, ils se reconnaissent toujours. » Francisco a atteint la notoriété avec un corrido composé pour Grupo Exterminador, un groupe qui lui aussi a préféré se réfugier en Californie :
Une camionnette est sortie de Durango
À 2 ou 3 heures du matin deux jeunes filles, très jolies
Emportaient de la cocaïne pure et aussi de la marijuana
Mais elles s’étaient déguisées en bonnes sœurs
Pour pouvoir passer la drogue à Tijuana
Sans être arrêtées par les postes de contrôle.
Les bonnes sœurs ne sont jamais fouillées.
Las Dos Monjas (« Les deux nonnes »), par Grupo Exterminador
Personne ne s’aventure jamais à Badiraguato. Au bout de kilomètres de pistes impraticables, à l’abri des regards et des lois, se trouvent les haciendas fabuleuses chantées par les corridos. Des pistes d’atterrissage clandestines permettent d’y accéder. Le communiqué du ministre sur le tourisme tombait à point. Il constituait en tout cas un excellent prétexte pour tenter d’aller visiter la région interdite avec une escorte officielle. Sauf que le bras droit d’Antonio Ibarra ne semblait pas l’entendre ainsi :
— Le ministre sera absent toute la semaine. Pourquoi vous intéressez-vous à Badiraguato ? Que faites-vous à Culiacán ?
— Un reportage sur la musique norteña. Mais puisque vous me dites que le ministre sera absent toute la semaine…
— En fait, il est possible qu’il soit là. Dans quel hôtel êtes-vous descendue ?
— Au Holiday Inn.
— Et quel est le numéro de votre chambre ?
Dans un autre lieu, cet interrogatoire n’aurait pas provoqué de malaise. Mais les maîtres de Culiacán ne sont ni les élus ni les magistrats, et encore moins les hauts fonctionnaires de la police municipale. Ils ont tous été matés, les uns soudoyés, les autres assassinés. Les rares incorruptibles qui osent encore prendre des fonctions officielles ne durent jamais plus de quelques semaines. Ils sont piégés à la sortie de leur domicile ou de leur bureau et abattus. « Ce ne sont pas les narcos qui craignent le plus les journalistes, assure Elmer l’écrivain. Ce sont les politiciens véreux qui protègent la mafia. C’est d’eux qu’il faut le plus se méfier. Les narcos, on sait tous qui ils sont. Ils vivent avec nous. » Le 16 avril 2007, l’hebdomadaire Riodoce titrait : « Le narcotrafic n’a fait qu’une bouchée de la politique ».
Ce journal est sans doute l’un des combattants les plus courageux du narcotrafic. Chaque semaine, ses colonnes dénoncent et accusent. Il ne tire qu’à 7 000 exemplaires mais circule de foyer en foyer. Et puis, en plus de les écrire, ses journalistes crient parfois les nouvelles dans un porte-voix à travers les rues pour être sûrs d’être entendus. « Toutes les semaines, plusieurs narcos du coin viennent l’acheter », raconte l’employé d’une pharmacie où Riodoce est vendu. Les narcos font toujours la même réflexion : « Voyons ce que ces salauds ont encore écrit. »
Javier, étonné d’être encore en vie
Les bureaux du journal sont situés dans un quartier populaire, au premier étage d’un immeuble dont le rez-de-chaussée est occupé par une imprimerie. En haut d’un escalier étroit, une grille verrouillée empêche les intrus d’entrer. Javier Valdez, intrépide chroniqueur, vient ouvrir. Ismael Bojórquez, le rédacteur en chef fondateur du journal, un petit homme mince d’une cinquantaine d’années, est à son ordinateur. La rédaction tient dans trois pièces exiguës. La peinture s’écaille. On sent le manque de moyens : « Les annonceurs ont peur d’apparaître dans nos colonnes, ils auraient l’air de nous soutenir », confirme Ismael. La guerre que mène Riodoce contre le narcotrafic est admirable, mais presque futile. « Le journal représente le dernier recours contre les narcos. Si on éteint la lumière, ils n’auront plus aucun adversaire. Nous ne pouvons nous y résoudre. »
Tous les jours, Javier enquête, parle, interroge. Il s’étonne d’être encore en vie. « Ce sont les narcos qui commandent. Ils décident par exemple des nominations à la tête de la police, de la justice, du gouvernement. Ce sont devenus des héros. Quand tu demandes aux adolescents ce qu’ils veulent faire dans la vie, ils te répondent “narcos”. Et les narcocorridos sont en partie responsables puisqu’ils glorifient ce système. C’est notre malédiction. Et ceux qui se lamentent dans la journée sont ceux qui se couchent dans le lit du trafic le soir. »
Les hommes de Grupo Cártel se sont installés dans les sofas du lobby. Deux d’entre eux ont fini par se présenter comme les agents des musiciens. Ça fait beaucoup pour un groupe formé il y a à peine un an. D’un sac, Erik sort le CD Cuarto de siglo. La jaquette est ahurissante. Déguisés en tueurs, le torse disparaissant sous des gilets pare-balles, les quatre jeunes hommes brandissent kalachnikovs et M16 vers le plafond d’une cave en béton apparemment clandestine, quelque entrepôt de cocaïne colombienne en transit, sans doute.
— Elles sont à vous ces armes ?
— Ben, oui ! répond Erik, fier de l’arsenal.
— Où vous les êtes-vous procurées ?
— C’est vraiment pas compliqué. Vous allez au bazar. Au Mercadito Rafael Buelna, vous trouvez ce que vous voulez.
— Il plaisante, intervient Baltazar Diaz, l’un des « agents » qui, jusqu’à ce moment, était resté silencieux. Ce sont bien évidemment de fausses armes, des jouets.
— Mais pourquoi ces armes ?
— Parce que c’est ce que les gens aiment ici. Ça fait partie de notre culture.
— Et le narcotrafic ?
— Le narcotrafic ? On est en plein dedans ! Si on ne l’avait pas, on mourrait tous de faim.
Erik a parlé trop fort. Ses remarques ont éveillé la curiosité de l’un des hommes du petit déjeuner. Le voici qui commence à former des cercles autour des sofas, l’oreille tendue. Il n’essaie pas de feindre la discrétion. Au contraire. À en juger par ses regards, il est surtout intrigué par la présence d’une étrangère. Bien que des avions en provenance directe de Los Angeles atterrissent deux fois par jour à Culiacán, leurs passagers ne sont que rarement des touristes. À moins qu’ils se soient posés là par hasard, sans savoir qu’ils ont mis les pieds dans un nid de narcotrafiquants.

Si elle est prospère et riche sur le plan culturel (opéra, orchestre philharmonique, théâtres font aussi partie du paysage, créant une contradiction permanente entre le raffinement et la sauvagerie), Culiacán n’a pas de charme. Quelques édifices coloniaux parsèment le centre-ville. L’ensemble forme un patchwork architectural à cheval entre modernité et années 1970. La ville est coupée par une rivière aux eaux brunes bordées d’un malecon, une promenade où passent fanfare et coureurs le soir, lorsque la chaleur suffocante de la journée s’apaise. Même au cœur du jardin botanique, il est impossible d’oublier où l’on est pendant plus de quelques minutes. Dans l’une des allées naviguant entre des plantes exotiques, une pancarte plantée dans un massif ramène vite le rêveur à la réalité : « Avec amour ou avec haine, mais toujours avec violence » (Cesar Pavese).
L’inconnu de l’hôtel a fini par saisir la nature de la rencontre avec les jeunes hommes de Grupo Cártel. Grand, très brun, yeux noirs, portant le sombrero, la moustache et une chemise Versace, il nous fixe d’un regard insistant. Il serait bon qu’Erik change de sujet, du moins pour l’instant, mais il est lancé. Soit il est complètement inconscient, soit il sait qu’il n’a rien à craindre. De quoi donc parlait Edmundo en conseillant de ne pas aborder le sujet « délicat » du narcotrafic ! « Et si on allait discuter ailleurs, dans un endroit plus tranquille ? »
C’est alors que « l’agent » Baltazar Diaz propose une virée à Nueva Altata, à 60 kilomètres de là, pour le déjeuner. Mais il faut faire venir des voitures, explique-t-il. La petite Chevrolet de location restera au parking. Il n’est pas prudent de me laisser conduire. Je dois me joindre au groupe. C’est à prendre ou à laisser. Une heure plus tard, deux hommes viennent déposer les trois voitures : le minivan et les deux rutilantes trocas de dos pisos, des camionnettes de deux étages baptisées ainsi en raison de leur taille. Énormes, blindées avec des pneus renforcés pour résister aux rafales de mitraillettes, intérieur noir tout cuir, autoradios CD dernier cri : les narcotrafiquants en raffolent. Chaque voiture vaut bien 60 000 dollars.
Grupo Cártel n’a vendu que 2 000 albums. Pourtant, Erik le chanteur prétend que les voitures lui appartiennent. Difficile à croire tant les dépenses semblent sans rapport avec les revenus. Mais les groupes norteños ne vivent pas exclusivement de la vente de disques. Il y a aussi les revenus des fêtes privées. « Les musiciens vivent très confortablement au Sinaloa parce que c’est là que se trouve la plus grosse concentration de narcos au Mexique. Ces gens-là ne peuvent vivre sans musique », expliquera plus tard Mario Quintero, le chanteur-compositeur de Los Tucanes de Tijuana, l’un des groupes les plus populaires avec 12 millions d’albums vendus.
Un cocktail fatal qui ne pouvait que s’achever en tuerie
Roberto Tapia, une star de Culiacán issue de la bourgeoisie locale mais habillée en ranchero, condition indispensable au succès, assure recevoir 8 000 dollars par performance : « Les narcos de petite envergure vont nous écouter dans les clubs. Les plus importants organisent des fêtes et paient pour que l’on vienne les divertir. Mais c’est dangereux. De nombreuses transactions se font dans ces fêtes. Certaines tournent mal. Récemment, un musicien du groupe Los Cortijitos est mort d’une balle perdue. » La scène s’est déroulée le 12 avril chez la mère de la députée Sandra Judith Lara, qui fêtait son anniversaire entourée de parents et d’amis. Les balles étaient destinées au frère et au beau-frère de Sandra, membres du cartel de Sinaloa qui allaient être assassinés deux jours plus tard en sortant d’un commissariat de police d’où ils venaient d’être relâchés. À la fête assistaient également des hommes du cartel de Tijuana. Un cocktail fatal qui ne pouvait s’achever qu’en tuerie.
Nueva Altata est en vue. C’est un lieu-dit, en phase de développement. À l’exception de quelques maisons luxueuses sur la lagune, le seul édifice est un grand restaurant de bord de plage abrité sous une palapa, un toit en feuilles de cocotier. Baltazar Diaz, qui finalement fait plus figure de chaperon que d’agent, s’est assis en bout de table, à la manière d’un patriarche. Il a commandé un festin de fruits de mer.
— Alors, demande-t-il soudain, c’est vrai ce qu’on raconte sur les Françaises ? Qu’elles sont plutôt faciles ?
— Ça dépend. Et ce qu’on dit sur le Sinaloa ?
— On a une mauvaise réputation. Mais tant que vous êtes avec moi, vous ne craignez rien.
— Et vos musiciens ? Sont-ils en sécurité ?
À quelques mois d’intervalle, deux chanteurs ont trouvé la mort. D’abord Valentin Elizalde, 28 ans, natif du Sinaloa, criblé de balles le 25 novembre 2006 à la sortie d’un concert à Reynosa (État du Tamaulipas), le fief du cartel du Golfe, pour avoir chanté son corrido A mis enemigos en territoire ennemi. Les deux cartels sont engagés dans une lutte à feu et à sang qui embrase le Mexique et oblige les chanteurs à choisir leur camp. Le conflit a débordé sur Internet via le site YouTube. Les adversaires y échangent des menaces filmées sur fond musical de narcocorridos et de fusillades.
Troubadours sur les terres des seigneurs de la drogue
En décembre 2006, une liste rouge commence à circuler sur Internet. Elle désigne les prochaines victimes : Los Tucanes de Tijuana, qui, malgré leur nom, sont sinaloans ; puis le chanteur Beto Quintanilla, le « lion du Nuevo Leon », qui disparaîtra mystérieusement quelques jours plus tard.
Los Tucanes (« Les Toucans ») se sont réfugiés en Californie, pour échapper à la furie de Tijuana où ils résidaient depuis des années. Ils continuent de faire des incursions au Mexique où ils sont adulés. Mais ils y arrivent soit à bord de leur jet privé, soit en convois automobiles, escortés d’une armée de gardes du corps. « Lorsque la liste est apparue sur Internet, nous avons été très inquiets. On ne comprenait pas pourquoi on avait été choisis », raconte Mario Quintero, le chanteur-compositeur du groupe, dont l’ascension spectaculaire est baignée de mystère. La rumeur raconte que les débuts de Los Tucanes furent encouragés et financés par Ramón, le plus sanguinaire des frères Arellano-Félix, les chefs du cartel de Tijuana, pour lequel Mario aurait composé ses premiers corridos. Il dément avec un sourire : « À nos débuts, nous avons chanté dans des fêtes privées plutôt fastueuses, c’est vrai. Mais nous ne savions pas qui nous avait engagés. »
Avec le temps, les troubadours sont passés du statut d’observateurs à celui d’acteurs. Du reste, ils ont grandi sur la terre battue comme les seigneurs de la drogue, qui sont leurs anciens compagnons de jeu et dont ils partagent les racines. « Je porte en moi la culture paysanne. J’ai semé la terre et récolté. Ça m’a appris l’humilité. Notre public est humble et travailleur. Il est primordial de continuer à lui ressembler », dit Mario qui, malgré un immense succès, ne refuse jamais de serrer une main qui se tend. Nourris par les mêmes mères, ces femmes qui accouchent jusqu’à vingt fois dans le dénuement, chanteurs et narcos sont liés à jamais par une profonde affinité. Sur la jaquette de leur album Hierba Buena (« La bonne herbe »), Los Razos (« La race », « Les défavorisés ») folâtrent dans un champ de marijuana. Comme le précise en riant Sacramento Ramirez, 55 ans, le chanteur-compositeur du groupe, « le cultivateur du champ, un gros trafiquant, est un bon ami ».
Bête de scène trapue au visage indigène, Sacramento est arrivé aux États-Unis il y a vingt ans dans le coffre d’une voiture. Avec deux millions d’albums vendus, il vit aujourd’hui dans une maison spacieuse à une heure de Los Angeles. « Un jour, raconte-t-il, un trafiquant a envoyé un émissaire en Californie pour nous inviter à chanter au baptême de sa fille au Sinaloa. Comme on ne tenait pas à y aller, on a réclamé une somme absurde. À l’époque, on était illégaux aux États-Unis, alors on a ajouté ça comme excuse pour refuser. ¿Que crees? Le narco a tout accepté et en plus il a offert de payer le coyote [le passeur] ! On ne pouvait plus refuser. »
Heureusement que les soldats sont partis. On ne vendait plus de disques et on ne jouait plus dans les fêtes.
Sur le chemin du retour, on croise un convoi militaire, sans doute l’un des derniers à évacuer l’État du Sinaloa. En janvier 2007, après avoir ordonné la confiscation des armes de 2 120 policiers municipaux suspectés de travailler à la solde des cartels par l’armée, le président mexicain Felipe Calderón envoyait 10 000 soldats au Sinaloa pour combattre le narcotrafic. « Heureusement qu’ils sont partis, soupire Roberto, l’un des musiciens de Cártel. Toute l’économie était en train de s’effondrer. À l’arrivée de l’armée, les narcos ont tous fui en attendant que les choses se calment. On ne vendait plus de disques et on ne jouait plus dans les fêtes. Personne n’était content. On voulait que les narcos reviennent. »
Au Mercadito Rafael Buelna, les affaires reprennent. C’est dans ce marché à ciel ouvert de l’avenue Granados que les narcos de la sierra viennent blanchir les dollars gagnés illégalement. Des femmes aguichantes arpentent les rues, d’énormes liasses de pesos entre les doigts. Les narcos s’arrêtent à leur hauteur et échangent leurs billets. Le Mercadito est leur dernier arrêt avant de repartir vers la montagne d’où ils ne descendent qu’une fois par semaine pour se ravitailler en vivres et en musique. Des dizaines de CD sont alignés sur une étagère. Les noms des chanteurs évoquent soit des animaux (El Potro, El Aguilar, Los Pumas, El Lobito) soit la violence (El Violento, Los Intocables, Los Invasores, Los Tremendos, Los Rebeldes). Les jaquettes sont illustrées avec des armes de gros calibre.
« C’est ce que les gens aiment ici, assure Giovanni, un disquaire. Ils ne sortent jamais sans être armés. Presque tous mes clients sont des narcos. Tiens, avant qu’il soit arrêté en septembre dernier, je voyais Javier Torres toutes les semaines. Il adorait la musique. Il était très respectueux, très gentil. Il aidait des tas de gens, des pauvres. Pour eux, son arrestation a été une tragédie. Tous ses employés se sont retrouvés sans travail. »
Outre son activité principale de cultivateur de marijuana, Javier Torres Félix exerçait les fonctions de chef de la sécurité du cartel de Sinaloa. C’est lui qui était chargé de distribuer l’argent du silence aux autorités. S’il passait le plus clair de son temps dans la sierra à surveiller ses récoltes, le parrain s’était fait construire une maison dans les Colinas de San Miguel, le quartier le plus cossu de Culiacán. « On peut aller la voir, elle est abandonnée », propose Erik, toujours au volant de sa camionnette.
« On pourrait se faire descendre »
Sur les hauteurs de la ville, le long de rues étroites qui serpentent jusqu’en haut d’une colline, se succèdent des demeures extravagantes. Certaines maisons sont visibles. D’autres sont dissimulées derrière de hauts murs et d’énormes portes de bois sculptées. Elles sont gardées par des hommes armés et des caméras ultrasensibles équipées de lentilles spéciales pouvant capter les moindres mouvements. El Chapo Guzmán et El Mayo Lambada, les deux capos les plus recherchés du Mexique, ont une résidence dans le quartier, à un kilomètre à peine de celle du gouverneur, Jesús Aguilar Padilla. « Tout le monde ici sait à qui appartient chacune de ces maisons, mais personne ne dit rien par peur de signer sa sentence de mort », explique Erik. Du reste, les capos n’y sont jamais que de passage : ils sillonnent le pays, au gré de leurs affaires, sans être inquiétés. Un jour ils apparaissent dans tel restaurant, un autre dans telle discothèque.
Erik ralentit devant une immense maison grise de plain-pied. Au fond d’un jardin en friche, on aperçoit une piscine vide. Les mauvaises herbes poussent entre les pavés de l’allée menant à la porte d’entrée. Dans tous les jolis quartiers de Culiacán, des maisons abandonnées racontent elles aussi une histoire : celle d’hommes qui ont fini assassinés ou en prison, leurs biens confisqués. La voiture est presque à l’arrêt lorsque le téléphone sonne. « D’accord, compris », répète Erik. « C’était notre agent Baltazar. Il ne veut pas qu’on s’arrête, ni qu’on ralentisse et encore moins qu’on prenne des photos. C’est dangereux. On pourrait se faire descendre. » Nous redescendons.
En chemin, on aperçoit un homme déjà âgé, un ranchero frêle et buriné assis sur une simple chaise de bois devant un palace, à la manière des Mexicains qui prennent l’air le soir devant leur modeste logis. À son maintien, à son allure, on devine qu’il est ici chez lui. À moins qu’il ne soit chez l’un de ses enfants. Après tout, il est si rare qu’un narco vive aussi vieux. Comme l’avait précisé Elmer au café Miró : « Mieux vaut vivre cinq ans comme un roi que cinquante ans comme un con. Sans aventure, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Et l’aventure ici, c’est de défier la loi. »
Mausolées démesurés
Les mafiosos de Culiacán meurent comme ils ont vécu : dans l’opulence et la crânerie. À quelques kilomètres de la ville se trouve leur cimetière, les Jardins de Humaya. On y arrive après avoir longé plusieurs centaines de mètres de fleuristes et leurs gerbes impressionnantes. Ce ne sont pas des tombes qu’on découvre, mais une succession de mausolées démesurés. Certains sont en marbre rose, d’autres en pierre à chaux ou en granit. Presque tous sont surmontés de terrasses à colonnades, elles-mêmes coiffées par des toits qui s’envolent vers le ciel. Des portes monumentales en verre aux massives poignées d’or laissent parfois entrevoir les photos des morts. Des hommes jeunes, pour la plupart.
Du fond du cimetière, on entend ce qui ressemble à une polka. On s’approche discrètement. Entre les mausolées, on aperçoit une dizaine d’hommes qui jouent un air répétitif et assourdissant devant un tombeau. Mais il ne s’agit pas d’un enterrement. Plutôt d’un anniversaire. Ils sont venus chanter un corrido à un ami ou un parent mort il y a peut-être un mois, un an ou davantage. Pour une fois, ce ne sont pas les mots qui sont importants. Ils sont étouffés par le vacarme de la musique.
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