Entretien  |  Pouvoirs

Margrethe Vestager : « Nous pouvons sortir de notre dépendance aux plateformes américaines »

Propos recueillis par Nicolas Gastineau Illustré par Four Eyes
9 février 2026
Margrethe Vestager
Surnommée « Tax Lady » par Donald Trump, la Danoise a été la première à s’élever contre l’hégémonie de la Big Tech américaine. Dans un entretien à Revue21, l’ex-vice-présidente de la Commission européenne, en charge de la concurrence, revient sur ses deux mandats et esquisse des solutions pour renforcer l’indépendance de l’Europe.
17 minutes de lecture

Elle est rentrée à Copenhague et s’est réinstallée dans le même appartement où elle vivait voilà dix ans, avec son mari prof de maths. Un peu de paix et de tricot, dont elle est une virtuose notoire, après ses deux mandats de vice-présidente de la Commission européenne, en charge de la concurrence, de 2014 à 2024.

Une décennie à jeter des éclairs. À envoyer des missives par-delà l’Atlantique pour infliger des amendes records aux entreprises américaines. Le New York Times l’avait nommée la « tourmenteuse en cheffe de la Big Tech ». Tim Cook (Apple) et Sundar Pichai (Alphabet, Google) sont allés en personne défendre leur business dans son bureau de Bruxelles, comme des enfants qui espèrent des remises d’heures de colle. Sans succès. 3 milliards d’euros contre Google, 13 milliards contre Apple, mais aussi Android, Starbucks, Amazon, Gazprom, General Electric. Qui dit mieux ?

Avec ses cheveux courts couleur métal et son verbe incisif, Margrethe Vestager avait réussi, ce n’est pas un mince exploit au sein de cette Union bigarrée et technocrate, a incarner un visage charismatique de la politique européenne. Sous le règne de cette fille de pasteur luthérien, les réglementations bruxelloises ronflantes et cryptiques sont devenues ambitieuses, et même plutôt cools. « We have to take our democracy back », lançait-elle en 2017 devant une foule de 15 000 personnes acquise à sa cause, au micro de la journaliste star de la tech américaine, Kara Swisher, lors du Web Summit de Lisbonne.

Un niveau de tension critique

Quand Margrethe Vestager était ministre de centre droit au Danemark, Sidse Babett Knudsen, l’actrice principale de Borgen, série danoise à succès sur les intrigues de pouvoir politique, l’avait suivie pour s’inspirer de ses faits et gestes. Mais dans la vraie vie, la cheffe politique n’est pas parvenue à atteindre le siège suprême. Doublée par l’Allemande Ursula von der Leyen, elle n’a pas eu le poste de présidente de la Commission, qu’elle convoitait. Sa rivalité légendaire à Bruxelles avec Thierry Breton, alors commissaire européen pour le marché intérieur, n’a pas aidé.

Pourtant, alors qu’elle a perdu, c’est bien son monde à elle qui se réalise. Celui de la logique confrontationnelle avec les représentants de la puissance américaine. La régulation des plateformes atteint un niveau de tension critique alors que les enquêteurs parisiens ont fait irruption, le 3 février au matin, dans les bureaux français de X, le réseau social d’Elon Musk. À l’époque de son premier mandat, Donald Trump l’avait surnommée « Tax Lady ». « Elle déteste les États-Unis, plus que quiconque », ajoutait-il, furieux. C’est à la souveraineté de son pays, le Danemark, qu’il s’en est pris, lorsqu’il a décidé de s’arroger le Groenland. Autant de bonnes raisons pour Revue21 de passer un long moment avec Margrethe Vestager.

Ces dernières semaines, l’ordre mondial auquel nous avons été habitués semble s’être dérobé sous nos pieds. Est-ce aussi votre sentiment ?

Margrethe Vestager : L’ordre mondial fondé sur des règles ne fonctionnait déjà plus avant même le premier mandat de Donald Trump. L’Organisation des Nations unies (ONU) n’était plus ce pilier qu’elle aurait dû être. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) ne fonctionnait tout simplement pas : personne ne nommait les juges chargés de trancher les litiges. Les pays du « Sud global », même si l’expression est trompeuse, formulaient des revendications légitimes pour y être mieux représentés, car cet ordre était conçu du point de vue occidental. Mais il ne faut pas le jeter aux orties autant. Un ordre fondé sur des règles existe pour de bonnes raisons, il a été bâti après les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale pour en éviter une troisième. Nous sommes les mêmes humains qu’hier, les risques demeurent. Je pense qu’il est essentiel, dans la situation critique actuelle, que nos actions restent guidées par ce en quoi nous croyons, plutôt que de se dire : « Bon, le plus fort n’a plus l’air de croire en quoi que ce soit, alors plus rien ne compte. » Le président Trump affirme qu’il n’est contraint par rien d’autre que sa propre morale, et d’aucuns diraient qu’elle est discutable. Mais ce n’est pas une raison pour l’imiter.

Donald Trump a voulu s’approprier le Groenland, territoire danois, affirmant qu’il était crucial pour la sécurité des États-Unis. Qu’avez-vous pensé de cette séquence inflammable, bien qu’elle semble s’être apaisée ?

Il existe un traité signé en 1951 qui autorise les États-Unis à avoir une présence militaire au Danemark, et en particulier au Groenland. Il est donc parfaitement légitime que les États-Unis disent : « Nous souhaitons adapter notre présence militaire sur place. Discutons de la manière de procéder. » Mais le président Trump a déclaré : « Je veux posséder le Groenland. Il doit m’appartenir. » Personne n’a le droit de dire : « Je veux ce territoire. » On ne peut pas non plus menacer, même de manière plus ou moins explicite, de vouloir s’en emparer. Et encore moins lorsqu’il s’agit du territoire d’un partenaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). C’est totalement inacceptable. Il n’y a pas de « mais ». Il n’y a rien à ajouter. Point final. Et ce qui est profondément cynique, c’est de faire peser une telle pression sur le peuple groenlandais. Ils sont 55 000. Pendant des mois, ils se sont réveillés quasiment chaque matin en entendant quelqu’un crier : « Je veux prendre votre territoire. »

Comment votre pays a-t-il vécu cette crise, de l’intérieur ?

Le Danemark est très différent de la France. La plupart des Danois ont une image très positive des États-Unis. Ils ont de la famille là-bas, ils y ont voyagé. La culture américaine est très présente. Les gens sont donc sidérés, horrifiés, sur le mode : « Comment Trump peut-il dire une chose pareille ? » Mais ce qui a été particulièrement douloureux, ce sont ses propos affirmant : « Nous n’avons jamais rien obtenu de l’OTAN. » Les États-Unis sont le seul membre de l’OTAN à avoir invoqué l’article 5, après le 11 septembre 2001. Et tout le monde est venu les aider. Des gens ont été tués [dans ces guerres, ndlr] ! Chaque année, le 5 septembre, nous rendons hommage à celles et ceux qui servent le Danemark à l’étranger. À cette occasion, j’ai rencontré des enfants qui ont perdu leur père en Irak. Rapporté à la population, le Danemark y a perdu plus de soldats que les États-Unis.

Lorsque vous étiez à la Commission, vous avez déclaré que la dissuasion n’est efficace que si l’on sévit au moins une fois. Face à l’hostilité de l’administration Trump, quel est le niveau de réaction approprié ?

Je pense qu’il était sage de ne pas mordre à l’hameçon lors des discussions sur l’accord commercial de l’été 2025. Une guerre commerciale est douloureuse pour les consommateurs [y compris européens, ndlr], car les prix augmentent. Et l’administration américaine, de son côté, semble se nourrir du conflit. Plutôt que de tomber dans le piège, l’Union européenne a dit : « Certes, c’est un mauvais accord, mais acceptons-le. »  En revanche, si la situation devait évoluer vers ce que nous avons vu avec l’intensification des menaces autour du Groenland, nous basculerons dans un autre univers. Car il ne s’agirait plus d’une guerre commerciale, mais de l’utilisation du commerce comme arme dans le cadre d'une menace territoriale, ce qui est bien plus grave.

En réalité, nous disposons d’armes très puissantes.

En réalité, nous disposons d’armes très puissantes. Nous avons bien sûr les droits de douane, mais nous disposons aussi de l’instrument anti-coercition [un ensemble de mesures de rétorsion mis au point en 2023 et que l’Union européenne peut activer lorsqu’un pays tiers, comme la Chine ou les États-Unis, menace un pays membre, ndlr]. Les échanges entre l’UE et les États-Unis représente 30 % du commerce mondial. L’Union européenne a un excédent commercial sur les biens, et les États-Unis un excédent sur les services. Avec l’instrument anti-coercition, il est possible de cibler les services. Nous aurions donc des leviers d’action. Et je pense que cela a motivé le recul de l’administration Trump sur le Groenland.

Justement, prenons le cas du Danemark : qu’est-ce que le pays a fait pour réduire la dépendance de l’armée et du gouvernement à l’égard des équipements ou des logiciels américains ? On sait que ces entreprises pourraient être utilisées un jour contre nous. Peut-on réellement s’en passer ?

Oui, je le pense. Mais j’ai le sentiment qu’il existe encore une forme de demi-mesure. Nous avons peut-être changé de vitesse, mais nous ne sommes pas passés de la troisième à la sixième. L’un des éléments dont les fournisseurs européens de cloud auraient besoin, par exemple, c’est d’un nombre bien plus important de clients pour pouvoir développer des services à des prix attractifs. Pendant très longtemps, nous avons payé très peu cher les services américains, mais nous avons payé un prix énorme en termes de risque.

Aujourd’hui, nous voulons réduire ce risque parce que nous voyons ce qu’il nous coûte en matière de dépendance et, pour cette raison, nous devons être prêts à payer davantage pour des services européens. Parce qu’il y a bien plus en jeu que leur prix. Et, à mon sens, si en tant qu’entreprise vous disposez de clients « pilotes » solides, qui acceptent de s’associer à vous pour développer votre offre, de la tester et de vous accompagner pour la faire aboutir, il ne faudra pas longtemps pour que les prix deviennent bien plus attractifs, tout en proposant une offre non seulement équivalente, mais aussi souveraine.

Certes, mais cela peut prendre des années. À très court terme, pourrions-nous envisager de boycotter volontairement certaines plateformes américaines ? Vous verriez-vous appeler à cesser d’utiliser Gmail ou WhatsApp ?

C’est une option. Mais je pense que nous ne sommes pas encore arrivés à ce stade. Je préfère pour l’instant travailler sur l’offre, c’est-à-dire œuvrer à rendre visible aux citoyens des alternatives européennes. Il y a quelques années, nous avons connu une sorte d’âge d’or des développeurs, qui créaient des plateformes sociales, ici, en Europe. La plupart ont été revendues à des entreprises américaines au fil des années. Aujourd’hui, si vous allez sur rebuild.net, notre inventaire recense environ 150 plateformes sociales en Europe, de tous types. Si vous aimez la pêche, par exemple, il existe une plateforme qui compte déjà 20 millions d’utilisateurs passionnés de pêche...

Nous étions aussi dépendants du tabac que nous le sommes aujourd’hui des réseaux sociaux.

Vous avez l’air de croire qu’il est possible de sortir de notre dépendance collective aux plateformes américaines. C’est difficile à imaginer.

Écoutez. Il y a vingt ans, nous fumions à l’intérieur. Et nous pensions que ceux qui ne fumaient pas n’avaient qu’à se taire, parce que c’était notre droit de fumer à l’intérieur. Nous étions tous dépendants. Je le sais bien, parce que j’étais fumeuse moi-même. Et je me souviens que lorsque j’ai arrêté de fumer, je me suis dit : « Mon Dieu, je suis accro. » Nous étions alors aussi dépendants du tabac que nous le sommes aujourd’hui des réseaux sociaux. Si nous avons pu changer cela, alors nous pouvons aussi changer notre rapport aux plateformes numériques. Nous sommes des créatures d’habitude. Ces services ont été conçus pour nous maintenir dans une forme d’addiction à leur fonctionnement. Au Danemark, il existe d’ailleurs un mouvement national appelé Denmark is shifting, « Le Danemark change de modèle », qui fait campagne pour faire sortir un maximum de citoyens de l’emprise de la Big Tech. Chaque personne qui y participe prend la résolution de réduire son temps d’écran et se prépare à sortir d’une ou plusieurs plateformes américaines le 20 mars.

Vous avez pris une bonne résolution ?

Moi, ma résolution du Nouvel An, c’est de tester plein d’alternatives. Au lieu de publier uniquement sur Instagram, je posterai sur Pixelfed [un Instagram libre, open source, sans commerce de données, ndlr].

Il y a quelques semaines, la plateforme X, anciennement Twitter, a reçu une amende pour avoir contrevenu à la loi européenne du Règlement sur les services numériques (RSN), le « Digital Services Act » en anglais. Mais Elon Musk est parvenu à transformer cette affaire en incident diplomatique. Le département d’État américain a prononcé une interdiction d’entrée sur le territoire américain visant cinq responsables européens, dont Thierry Breton. Que pensez-vous de cette escalade ?

Nous avons tout essayé pour que les réseaux sociaux soient des lieux sûrs. Absolument tout. Nous avons engagé des procédures individuelles en matière de concurrence. Nous avons tenté des codes de bonne conduite. Des compromis. Des amendes. Nous avons tout essayé, et nous n’avons constaté aucun changement de comportement. Ce n’est qu’ensuite que nous avons modifié la législation pour être capables de brandir des amendes réellement dissuasives. Vous savez, je pense que toutes les personnes qui se sont vu interdire l’entrée sur le territoire américain avec Thierry Breton se disent que ça en valait la peine. Parce que cela montre que nous sommes capables de tenir les promesses faites aux Européens.

Le 3 février au matin, les enquêteurs parisiens ont fait irruption dans les bureaux français de X, le réseau social d’Elon Musk. La justice française soupçonne notamment sa plateforme d’avoir « faussé le fonctionnement d’un système de traitement automatisé de données », et de « complicité de diffusion, offre ou mise à disposition en bande organisée d’images de mineurs présentant un caractère pédopornographique  ». Elon Musk a dénoncé une « attaque politique ».

L’Union européenne repose sur l’État de droit. Chaque État membre est fondé sur l’État de droit. Et nous en assurons le suivi : chaque année, la Commission européenne publie, à la vue de tous, le rapport sur l’État de droit pour tous les États membres. Si la police trouve des preuves pouvant étayer une affaire judiciaire, celle-ci sera jugée. Il ne s’agit pas d’une question politique. Il ne s’agit pas d’une « attaque politique ». C’est seulement ce que chaque citoyen attend : que les lois soient appliquées. Et, bien sûr, que vous soyez considéré innocent jusqu’à preuve du contraire.

J’imagine que vous avez vous-même subi beaucoup de pressions, en votre temps...

Oui, il y a eu beaucoup de pressions, mais jamais de menaces. En revanche, il était courant, dans mon travail quotidien, que je reçoive des lettres du Congrès américain. Au début, elles étaient très agressives me reprochant de ne cibler que les entreprises américaines. Je crois que la première lettre comptait environ 58 signataires. La dernière que j’ai reçue en comptait douze. Je pense que cela montre que l’opinion publique américaine a évolué. Lorsque j’ai commencé, la Big Tech était le nouveau fil à couper le beurre. Puis il y a eu les scandales, les lanceurs d’alerte, les soupçons. Quelque chose clochait, l’opinion publique a commencé à le comprendre. Ce qui vient contrecarrer cela, c’est l’énorme quantité d’argent qui circule dans la politique américaine.

Les grandes entreprises technologiques et la classe politique américaine entretiennent une relation qui ne reflète pas nécessairement ce que pense le citoyen américain moyen. Cependant, dans de plus en plus d’États, on voit apparaître des législations locales sur la protection de la vie privée – je crois qu’il y en a désormais dans quinze États. La Californie, par exemple, prépare une législation sur l’intelligence artificielle. Dans de nombreux autres États, des écoles interdisent désormais les écrans ou les téléphones pendant les cours. Quelque chose est en train de changer.

Ce qui motive la Big Tech, c’est le business. L’argent. Gagner toujours plus d’argent.

Vous aviez déclaré que vous ne perdez pas votre temps à « sonder les âmes » des dirigeants de la tech : vous regardez ce qu’ils font concrètement. Mais maintenant que vous ne régulez plus, et qu’ils se sont largement alignés sur Trump et sur certaines de ses idées, ou celles de son entourage, que pensez-vous de leurs convictions ?

La réalité, c’est que si j’étais présidente des États-Unis, je ne leur ferais pas confiance. Aujourd’hui, ils sont avec Trump. Hier, ils étaient avec Biden. Ils se rangent toujours du côté du président en exercice, parce qu’ils savent qu’ils ont besoin de quelqu’un à qui dire : « Mais nous n’avons rien fait d’illégal. C’est simplement parce que nous sommes américains que les Européens nous punissent ! » La réalité est beaucoup plus simple. Je crois qu’il y a au moins 100 millions d’utilisateurs d’Instagram de plus en Europe qu’aux États-Unis. Je n’ai pas le chiffre exact, mais c’est considérable. Ils font donc de très bonnes affaires ici. Ce qui les motive, c’est le business. L’argent. Si l’on enlève tout le reste, il ne reste qu’une chose : la cupidité. Gagner toujours plus d’argent.

Si vous lisez les livres des investisseurs comme Marc Andreessen ou Peter Thiel [PayPal et Palantir], bien sûr qu’il y a une vision du monde. Mais si l’on considère la Big Tech dans son ensemble, et si l’on observe ce qu’elle fait concrètement, son objectif est avant tout de gagner toujours plus d’argent. Et vous savez, toutes les révélations concernant Meta montrent qu’ils ont même mené leurs propres recherches, qu’ils savent que certains de leurs services sont nuisibles. Ils le savent. Et ils s’en moquent.

Et OpenAI ?

Vous savez, j’ai l’impression qu’OpenAI veut devenir Internet. Ils veulent être le moyen d’accès au monde en ligne. Ils veulent être la porte d’entrée vers vos achats, vos divertissements, vos tâches à remplir : tout. Exactement comme Facebook était « Internet » dans certains pays d’Asie du Sud il y a quelques années, avec des résultats désastreux. Je pense que l’une des erreurs que nous avons commises, à l’échelle mondiale, en tant qu’autorité de la concurrence et législateurs, a été d’accepter toute cette intégration verticale. Accepter que Google puisse faire Google Shopping, Google Jobs, Google Hotels, Google Everything. Ce que l’on aurait dû dire, c’est qu’il faut choisir. Si votre activité est d’être un moteur de recherche, alors soyez un moteur de recherche, et laissez les autres faire les boutiques, les hôtels et les offres d’emploi.

Si j’ai une usine de chaussures et que je me rends compte que je pourrais aussi fabriquer des raquettes de tennis, est-ce que quelqu’un viendrait me dire : « Vous devez choisir ? » J’ai bien le droit de faire les deux, non ?

Oui, vous pouvez, tant que vous êtes petit. Mais pas lorsque vous devenez grand. Le problème, ici, c’est la taille. Car le droit de la concurrence fonctionne ainsi : nos règles ne s’appliquent qu’aux acteurs dominants. C’est un peu comme si vous aviez un petit chien dans une pièce. Il saute partout, il aboie un peu, c’est légèrement agaçant. Mais si c’est un énorme chien, il peut rester parfaitement immobile et pourtant, dès qu’il lève la tête, l’atmosphère de la pièce change. Si vous avez une usine de chaussures, allez-y, essayez-vous aux raquettes de tennis. Mais si vous possédez toutes les usines de chaussures et que vous commencez à vendre des raquettes de tennis en concurrence avec quelqu’un qui ne vend que des raquettes, sans disposer de l’infrastructure de tous les magasins de chaussures, alors c’est une tout autre histoire.

Il est frappant d’observer la concentration dans les médias français.

C’est une tendance à laquelle vous avez été largement confrontée à la Commission. Comme si tous les secteurs étaient de plus en plus menacés par les monopoles. Voyez-vous cela comme une loi du capitalisme contemporain – que tout tende à s’accumuler entre quelques mains ?

Oui. Regardez : vous êtes un média indépendant, ce qui est loin d’être anodin dans la France d’aujourd’hui. J’ai suivi les acquisitions de médias à l’époque où j’étais en poste, je les ai supervisées bien sûr. Et il est frappant d’observer la concentration qui s’est produite au cours des vingt dernières années en France. Mais il y a une raison à cela : vous n’avez pas de loi qui l’interdise. Au Royaume-Uni, par exemple, il existe une législation qui considère que s’il n’y a pas assez de concurrence, il peut y avoir un problème de pluralisme – ce qui n’existe pas en France. Et cela devrait exister.

Deux ans avant la fin de mon mandat à la Commission, nous avons mené une analyse assez importante qui a montré que la concentration augmente rapidement en Europe dans certains secteurs – les télécommunications et les compagnies aériennes sont deux exemples majeurs. Mais pas du tout au même degré qu’aux États-Unis. Et c’est comme si ceux qui plaidaient pour l’existence de « champions européens » oubliaient qu’il y a un prix à payer pour ça. Car on peut avoir un champion européen qui a grandi de lui-même, parce qu’il est efficace, parce qu’il propose de bons produits à de bons prix. Mais si l’on veut l’imposer en violant de facto le droit de la concurrence, alors quelqu’un en paiera le prix. Et ce quelqu’un, ce sera le consommateur.

Pour que les lecteurs comprennent de quoi il est question ici, en 2019, vous avez interdit, en tant que Commissaire européenne, la fusion de Siemens et d’Alstom. En France, notamment, cela vous a été vivement reproché. On vous a accusé d’avoir empêché l’apparition d’un géant européen.

L’interdiction de la fusion Siemens-Alstom m’a valu beaucoup de critiques, mais je pense qu’elles étaient mal informées. À l’époque, l’un des arguments consistait à dire que si nous ne la faisions pas, les Chinois prendraient le contrôle de ce marché et que nous serions réduits à l’état de « nains économiques ».


Nous n’avions pas d’autre choix que d’interdire la fusion, car sur deux marchés très importants, la signalisation ferroviaire et les trains à très grande vitesse, les entreprises concernées n’ont pas été en mesure de résoudre les problèmes d’absence de concurrence. Cinq ou six ans plus tard, j’ai revisité ce dossier et ce que nous avons constaté, c’est d’abord qu’il n’y a aucune trace des Chinois. En revanche, deux entreprises ont rempli leurs carnets de commandes et se portent très bien. Savez-vous lesquelles ? Siemens et Alstom.

Nous avons obtenu, non pas un, mais deux champions européens.

Donc, vous dites qu’il a été bénéfique de ne pas faire cette fusion ?

Oui. Ce que nous avons obtenu, ce n’est pas un, mais deux champions européens. Ce dont nous avons besoin en Europe, c’est de davantage de capital pour permettre aux entrepreneurs et innovateurs de faire grandir leurs entreprises. J’espère qu’avant l’été, il y aura le lancement du fonds européen Scale-up. La première fois que j’ai présenté cette idée dans le système bruxellois européen, on m’a répondu que c’était impossible. Ce sera un fonds essentiellement financé par des capitaux privés, avec aussi un peu d’argent européen. Il répond à ce chaînon manquant si important : des tickets de 30 à 50 millions d’euros, nécessaires pour permettre aux entreprises de passer à l’échelle et d’attirer ensuite beaucoup plus de capitaux. L’autre nouveauté, portée par Stéphane Séjourné [Commissaire européen chargé du marché intérieur et des services], concerne le « 28e régime », qui permet à une nouvelle entreprise d’avoir un statut européen dès le premier jour.

Vous avez incarné ce que la chercheuse Anu Bradford a nommé « l’effet Bruxelles », soit l’idée que la vraie puissance de l’Union européenne est régulatrice, c’est-à-dire qu’elle inspire des législations qui deviennent la norme mondiale, de la Californie au Brésil. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que vous l’avez formulé de la bonne manière : nous inspirons des règles. Car nous ne devrions pas concevoir la législation européenne comme quelque chose qui doit nécessairement avoir une portée mondiale. Nous devrions la voir comme quelque chose qui doit avant tout résoudre des problèmes pour les Européens. Si d’autres s’en inspirent, tant mieux. Par exemple, comme je le disais, quinze États américains disposent désormais de lois sur la protection de la vie privée. C’est une très bonne chose. Ce qui m’agace un peu, en revanche, c’est que cela alimente cette idée reçue selon laquelle les États-Unis innovent, l’Europe régule et la Chine copie. Or, tout cela est faux. Complètement faux.

La Chine est une nation très innovante, très efficace et très productive. L’Europe est elle aussi extrêmement innovante. Regardez Station F [l’incubateur de start-up de Xavier Niel, ndlr] à Paris. Nous avons d’excellentes universités, une recherche de grande qualité. Quant aux États-Unis, ils ont énormément de règles, vous n’imaginez pas. De fait, ils n’ont pas non plus de véritable marché unique fonctionnel dans de nombreux domaines. Si vous voulez y construire quelque chose, mon Dieu… vous rencontrerez des problèmes d’autorisations comparables à ceux que l’on connaît en Europe. Mais concernant notre rôle de régulateur, je suis fier de ce que nous avons fait.

Même si vous continuez à utiliser des services chinois ou américains, ils doivent respecter la législation européenne. Ils ne peuvent pas être toxiques. Ils ne peuvent pas être addictifs. Ils ne peuvent pas voler vos données. Ils ne peuvent pas porter atteinte à la démocratie ni à votre santé mentale. Vous ne pouvez pas concurrencer les autres en mettant en danger la vie des enfants ou des adultes, en provoquant des maladies ou en polluant nos rivières et nos lacs. À l’intérieur de ce cadre, nous disons : « Voilà le marché. Maintenant, allez-y, faites-vous concurrence. » C’est cela, une économie sociale de marché.

Illustration FourEyes, photo par Kenzo Tribouillard/AFP

Explorer le thème
Europe
radiographie d’un stérilet spirale
Novembre 2025
Contraceptions forcées au Groenland : la fin d’un secret
De 1966 à 1975, des milliers d’Inuites, souvent mineures, se sont vu poser de force un stérilet. La photographe Juliette Pavy a recueilli leur histoire.
Récit photo  |  Novembre 2025 | Écosystèmes
militaire et poignée de main sur fond de drapeau européen
Octobre 2025
Une taupe à Bruxelles pour un bunker à 111 millions en Somalie
L’ex-général français a décroché un des plus gros projets européens en 2016. Mais après neuf ans d’enquête, il est renvoyé devant le tribunal.
Enquête  |  Octobre 2025 | Pouvoirs
soldats marchant dans la neige
Août 2025
Le Grand Nord se prépare à la guerre
À l’heure où menace un conflit polaire entre la Russie et l’Occident, le photographe Louie Palu donne à voir la militarisation de l’Arctique.
Récit photo  |  Août 2025 | Géographies
artiste pratiquant de parkour sur un toit à Kharkiv
Mai 2025
À Kharkiv, l’Ukraine en résilience artistique
Le photographe Amadeusz Świerk est allé à la rencontre d’artistes luttant pour faire vivre la culture dans cette ville lourdement touchée par la guerre.
Récit photo  |  Mai 2025 | Aventures
personnage montant un escalier vers le pouvoir en Roumanie
Mai 2025
« Des menaces de mort et un kompromat. Si j’avais su… »
Une journaliste roumaine a révélé les puissants outils de copinage de hauts responsables de l’État. Son enquête a fait d’elle une cible à abattre.
Témoignage  |  Mai 2025 | Pouvoirs
manifestant turc avec masque à gaz et bonnet de derviche
Avril 2025
Un derviche dans le brouillard des lacrymos
Au cœur d’une manifestation à Istanbul, un étrange personnage entame une danse devant les CRS turcs. Une image puissante du photographe Murad Sezer.
Coup d’œil  |  Avril 2025 | Pouvoirs
l‘eurodéputée écologiste belge Saskia Bricmont
Avril 2025
« En 2026, le pacte migratoire va durcir encore la politique de l’Union européenne »
L’eurodéputée Saskia Bricmont est spécialiste des questions de migration et d’asile. Elle dénonce l’adoption de lois contraires au droit international.
Entretien  |  Avril 2025 | Pouvoirs
dessin d’une femme et de bateaux de migrants
Avril 2025
Pour défendre les migrants, six avocats se jettent à l’eau
La justice européenne condamne lourdement des exilés considérés à tort comme des passeurs. À leurs côtés, des avocats d’Espagne, de Grèce et d’Angleterre.
Enquête  |  Avril 2025 | Géographies
Décembre 2024
À la poursuite de l’hydrogène vert
De l’Espagne à la Mauritanie, le photographe Justin Jin a exploré les balbutiements d’une énergie renouvelable prometteuse. Une révolution ?
Récit photo  |  Décembre 2024 | Écosystèmes
Novembre 2024
Edi Rama, le garde-frontière bien utile à l’Europe
Le Premier ministre albanais séduit l’Europe, notamment en triant les migrants. En échange, elle ferme les yeux sur son autoritarisme et son clientélisme.
Portrait  |  Novembre 2024 | Pouvoirs