Giuliano da Empoli, la revanche du Florentin (2/2) Italien vs Prédateurs

Écrit par Nicolas Gastineau Illustré par Benoît Hamet
21 septembre 2026
Giuliano da Empoli sur l’épaule d’Emmanuel Macron, face à Giorgia Meloni.
Giuliano da Empoli avec Emmanuel Macron et Giorgia Meloni.
L’ascension du conseiller social-démocrate vers Rome est aussi fulgurante qu’éphémère : chassé du pouvoir par la vague populiste qui déferle de l’Italie aux États-Unis, il renonce à la politique. Avant de renaître, une décennie plus tard, en intellectuel acclamé à Paris. Sans jamais renoncer à peser sur les affaires du monde. Deuxième partie de notre enquête.

À lire, la première partie de notre enquête sur Giuliano da Empoli : Nul n’est prophète en Italie.

Si les Florentins font de la Toscane le laboratoire de la disruption de la gauche européenne au début des années 2010, c’est Rome qu’ils visent. Matteo Renzi finit par l’arracher à ses aînés du Parti démocrate en février 2014, devenant à tout juste 39 ans président du Conseil italien. Malgré un compagnonnage heurté, parfois qualifiée d’« histoire d’amour contrariée » par plusieurs proches, Giuliano da Empoli rejoint son prince. Le voilà enfin au plus près du pouvoir et des affaires du monde.

Pour retracer ce moment de la trajectoire empolienne, il faut se rendre, une décennie plus tard, dans les hauteurs de la capitale italienne, dans un bureau où trône un échiquier sur une table de réunion. « On me l’a offert, mais je suis trop mauvais pour en jouer : je le garde, car ça fait bon effet », plaisante Giovanni Orsina. L’ancien doyen de la faculté de sciences politiques de la Luiss (Libre université des sciences sociales) nous accueille dans un recoin de cet établissement d’élite lié au Medef italien, souvent surnommé « l’université des patrons ».

Quelques semaines plus tôt, ce spécialiste de politique italienne a remis un master honoris causa à Giuliano da Empoli. « Matteo Renzi, démarre-t-il, était un hypercinétique » – il ne concevait la politique que comme une accélération. « Il a voulu prendre le populisme de vitesse. L’idée, c’est que le politique doit garder l’initiative en agissant le premier pour contrer le discours populiste, tout en absorbant une partie de sa rhétorique. Populiste, Renzi l’était lui-même à bien des égards. » Les lecteurs d’Empoli n’auront aucun mal à reconnaître dans la célérité de son ancien prince les personnages les plus fameux de L’Heure des prédateurs, son best-seller de 2025 vendu en France à 366 000 exemplaires.

S’ils gagnent, si le président américain Trump nous sidère, si Mohammed ben Salmane, l’homme fort d’Arabie saoudite, nous stupéfie, si Nayib Bukele, le président crypto-autoritaire du Salvador, nous déroute, c’est qu’ils nous prennent de vitesse. L’intellectuel a conservé une fascination pour ce modus operandi. C’est donc cela, « ce que les méchants ont compris et que les gentils ignorent », la phrase de Woody Allen devenue quête obsessionnelle d’Empoli ? Comme lorsque le conseiller de Trump à Washington, Stephen Miller, autre « mage » de l’époque, s’est enfermé à Mar-a-Lago, la villa floridienne de son boss, pour composer fiévreusement les 100 décrets signés en cascade par le président dès son retour à la Maison Blanche en 2025.

Magiciens du récit

À Rome, le sénateur Filippo Sensi, de quelques années l’aîné d’Empoli, donne rendez-vous en terrasse sur une petite place pavée, à deux pas de la chambre haute de la démocratie italienne. Formé à la philosophie, passé par le journalisme avant de devenir le conseiller puis le porte-parole de Renzi, ce pionnier des réseaux sociaux a été comparé en Italie à Alastair Campbell, l’hyperinfluent stratège du Premier ministre britannique Tony Blair. Soit l’archétype même du spin doctor, tout comme le Vadim Baranov du Mage du Kremlin, ces créatures de l’ère du storytelling qui, dans l’arrière-cuisine du pouvoir, font littéralement « tourner » (to spin) les faits et les mots au profit de leur champion, tels des magiciens du récit. C’est ce « Filippo » que l’on retrouve seulement cité par son prénom dans L’Heure des prédateurs, avec qui l’auteur discute, dans les couloirs des Nations unies à New York, de House of Cards et Veep, ces deux grandes séries politiques acides. La première montre les dirigeants et leurs entourages comme des monstres froids au cynisme inouï ; la seconde les ridiculise comme un ramassis d’incompétents égotiques. À chaque situation, Empoli se demande toujours à quel point celle-ci se rapproche de House of Cards ou de Veep, quel est son pourcentage de conspiration et de cirque (Veep l’emporte souvent).

« Giuliano est un drôle d’Italien, analyse Sensi. Ici, nous avons des catégories : il y a les “arci-italiani” [les hyper-Italiens] et les “anti-italiani”. Je ne dis pas que Giuliano est un anti-Italien, plutôt une sorte de “non-Italien”. Une étrange fleur sauvage. Ça aurait pu être un problème, mais Giuliano en a fait sa réussite. » Empoli rejoint Sensi à Rome lorsque Renzi devient président du Conseil, en 2014. Son expertise n’est pas dans l’analyse fine des humeurs des territoires italiens labourés par la colère. Loin des enjeux locaux, le conseiller plane. Il enchaîne, dans les valises du chef du gouvernement italien, les grands rendez-vous internationaux, jusqu’à la Maison Blanche et son locataire d’alors, Barack Obama.

« Giuliano voulait être la troisième personne dans la pièce, il aimait être la petite mouche sur le mur, dit Sensi pour qualifier la place du conseiller dans le dispositif. Celui qui assiste à la réunion sans dire un mot, mais repère les détails que le ministre ne peut pas voir. Il n’était pas sur le devant de la scène – d’ailleurs, il n’avait pas de contacts avec le “public” ni n’écrivait de discours. »

Armada populiste

Au mitan des années 2010, Empoli met à profit cette expérience en fondant le think tank Volta Italia, organe idéologique de l’éphémère parenthèse renziste, au sein d’un réseau international nommé Global Progress. S’y pressaient tous ceux qui espéraient, dans la roue des héritiers de la fameuse « troisième voie » du Premier ministre britannique Tony Blair, « moderniser » la gauche, c’est-à-dire la rendre plus modérée, plus ouverte aux marchés, volontiers prête à déréguler. À la tête de cet aréopage, John Podesta, l’ex-chef de cabinet de Bill Clinton, puis senior advisor d’Obama. Un autre « mage » italo-américain, Jim Messina, est dépêché à Rome en 2016, alors que Matteo Renzi jouait tout sur un référendum constitutionnel ultrapersonnalisé, taillé pour élargir ses pouvoirs. Ce spin doctor, réputé pour avoir fait gagner Obama en 2012 grâce à sa maîtrise pionnière du big data au service du ciblage électoral, avait distillé ses conseils à ses homologues romains – Giuliano da Empoli, évidemment, se tenait dans un coin de la pièce.

« Les politiques adorent s’entourer de consultants, mais à la fin, ils ne les écoutent jamais, s’amuse Sensi. Ils ne veulent pas les écouter. Seulement les avoir et les payer – en somme, les posséder. » Le conciliabule transatlantique de spin doctors ne suffira pas à éviter que le référendum tourne au seppuku. Rejeté par près de 60 % des votants, Matteo Renzi remet sa démission, après deux ans d’exercice. Giuliano da Empoli s’essaye à son tour au scrutin démocratique lors des sénatoriales de 2018. Concourant dans une circonscription de son fief toscan, il s’imagine déjà revenir à Rome en sénateur. Peine perdue.

Le Parti démocrate est lourdement battu par le Mouvement 5 étoiles (M5S), l’armada populiste de l’humoriste Beppe Grillo, propulsée par les algorithmes. « Pour moi, le bout, c’est 2018, se souvient Empoli à la fin de notre rendez-vous rue Gaston-Gallimard. Renzi considère que ça continue après, mais, pour moi, à ce moment-là, c’est la fin en ce qui me concerne. Et en ce qui le concerne politiquement. » Une blessure, « presque un traumatisme », dit-il d’une voix égale. Une défaite « terrible, tellement forte », qu’elle provoque chez lui des doutes. « À ce moment-là, je me pose la question de savoir si on a eu raison de faire tout cela avec Renzi. Est-ce qu’on n’a pas, en réalité, empiré les choses, et préparé ce qui venait ensuite ? »

Un champ de ruines

Entre-temps, John Podesta, le parrain américain des centristes européens, est lui aussi avalé par le chaos numérique. Lors de la présidentielle de 2016, l’alors directeur de campagne d’Hillary Clinton voit le contenu de ses mails divulgués par WikiLeaks, nourrissant l’imagination des complotistes hyperconnectés. Dans les bas-fonds d’Internet, Podesta devient le cœur du « Pizzagate », délirante théorie autour d’un prétendu réseau pédophilo-sataniste aux agissements codés par des commandes de plats italiens. De Rome à Washington, l’autoproclamé « camp de la raison », qui, dans le sillage d’Obama, se rêvait aussi le camp du cool, est devenu un champ de ruines envahi par les trolls. Aujourd’hui, sur le site web de Global Progress ne reste qu’une page en forme d’écriteau poussiéreux : « Global Progress ferme ses portes. Les idées demeurent. Les engagements continuent. »

Ainsi, lorsque Empoli rédige Les Ingénieurs du chaos en 2019, c’est le deuil de sa première vie qu’il signe. Ou comment une poignée d’individus – parmi lesquels Steve Bannon, mais aussi Arthur Finkelstein, le sulfureux consultant new-yorkais qui a permis l’accession au pouvoir du Hongrois Viktor Orbán et de l’Israélien Benyamin Nétanyahou – sont parvenus à écraser son propre camp, l’establishment social-démocrate. Mais comme ses premiers livres français « ne se vendaient pas du tout », reconnaît Jean-Paul Enthoven, son éditeur d’alors, Grasset dédaigne ce manuscrit qui finit dans l’escarcelle de Karina Hocine, alors chez JC Lattès et qui l’emmènera plus tard avec elle à son départ pour Gallimard. De rééditions en formats de poche, le succès des Ingénieurs du chaos, vendu à 220 000 exemplaires, ne s’est plus démenti depuis.

Un an après la bérézina sénatoriale en Toscane, « un homme très affable et discret, un peu solitaire, d’une culture vraiment cosmopolite » réapparaît dans le 7e arrondissement de Paris. C’est ainsi que le journaliste italien Riccardo Piaggio décrit ce compatriote avec qui il prend l’habitude de boire presque tous les jours un espresso au café Vauban après avoir déposé leurs filles respectives à l’école primaire Léonard-de-Vinci, somptueux établissement pour la progéniture de la diaspora italienne. Quand ils déjeunent, Empoli, qui habite non loin, opte plutôt pour les œufs mayo des tables bien françaises, quand Piaggio traque les bonnes adresses italiennes. Pour ces deux francophiles qui planchent sur des initiatives culturelles entre les deux pays, l’époque est sombre.

Début 2019, les chefs du Mouvement 5 étoiles, alors au pouvoir dans une coalition avec le parti d’extrême droite Ligue du Nord, rencontrent officiellement plusieurs figures des Gilets jaunes français. « Provocation inacceptable » pour le Quai d’Orsay, qui rappelle son ambassadeur à Rome. Les populistes font dérailler les plans d’Empoli jusque dans son exil parisien. Pendant ces discussions matinales, Piaggio se souvient pourtant que son nouvel ami « ne parle jamais ou presque de politique », mais « évoque pour la première fois le projet d’aller à Moscou, s’essayer à un roman qui s’empare de la question du pouvoir et de l’ésotérisme en Russie ».

Depuis la chambre capitonnée

« L’adrénaline ne vous manque pas ? » demande le journaliste à Vadim Baranov dans l’adaptation au cinéma du Mage du Kremlin. « Croyez-moi, répond le Raspoutine désormais retraité, il n’y a pas de plus grande joie que de se lever chaque matin, de boire un café et d’amener votre fille à l’école. » Le calque est parfait. Empoli lui-même répète qu’il est un écrivain « sans imagination », c’est-à-dire qu’il décrit le monde qu’il connaît et que ses protagonistes sont toujours des doubles ou des modèles. Il y a bien sûr le personnage de Baranov avec qui Empoli partage jusqu’au destin du père et du grand-père, épuisés et meurtris par une vie au service du pouvoir – le premier blessé dans l’attentat de la rue de la Farnesina, le second, Attilio da Empoli, également économiste, compromis par sa participation au régime mussolinien.

Il y a aussi Nicolas Brandeis, le pseudo de Baranov sur Internet, référence au personnage de l’écrivain austro-hongrois Joseph Roth, un « aventurier fabuleux » des années folles qui « disparaît puis réapparaît sous une identité différente », comme Empoli, certo. Dans son prochain roman, Le Fondateur, il ne s’embarrasse même plus d’un masque : le héros est, selon la quatrième de couverture, un « conseiller politique déchu […] enrôlé […] dans une société de surveillance tentaculaire », et seulement présenté par la première lettre de son prénom, G.

Empoli ne cache pas non plus son admiration pour l’élégance et l’aura de Guglielmo Ferrero, un historien qui quitta l’Italie en proie au fascisme pour rallier… la Suisse. Et « poursuivre sur les rives d’un des lacs les plus paisibles du monde ses réflexions sur la peur, la violence et la légitimité ». Une forme d’idéal empolien. 

Le risque, c’est une tendance à ne décrire la politique que telle qu’elle apparaît depuis la chambre capitonnée des puissants. Le peuple, dans la prose de l’essayiste, est trop souvent absent ou virtuel, une masse inerte de particules ballottées par l’accélérateur des spin doctors et des fauteurs de chaos. D’où une propension à voir l’exercice du pouvoir comme de l’ingénierie. À le lire, les Gilets jaunes ou les électeurs du Mouvement 5 étoiles ne sont pas des citoyens adultes révoltés par l’incurie de la classe politique ou par les inégalités, bref par la réalité de leurs conditions matérielles, mais simplement les eaux boueuses qu’un barrage contrôle ou libère.

Chez Empoli, ce n’est pas la matière mais les idées qui meuvent les masses. « Hyperstition », dirait le Britannique Nick Land, un philosophe pionnier des « Lumières sombres », courant néoréactionnaire à l’influence croissante à Washington. Comme le spéculateur boursier entraîne la chute d’un cours en pariant à la baisse, une fiction peut devenir réelle à force d’être bien assénée. « En politique, la réalité importe peu, a un jour confié Giuliano da Empoli à la presse suisse depuis dans son chalet d’Interlaken. Ce qui compte, c’est la perception. Les spin doctors en sont les metteurs en scène. Ce sont des acteurs fondamentaux du jeu politique, que, bien souvent, on ne remarque pas. » 

Le décideur et le savant

Remarqué, Empoli l’est désormais, en haut lieu. Quelque part, Emmanuel Macron est le seul survivant de son monde englouti. L’intellectuel italien a été introduit auprès du président français par l’entremise de Baptiste Rossi, un jeune énarque, écrivain à ses heures, qui a fait ses armes à La Règle du jeu, la revue du philosophe Bernard-Henri Lévy, avant de devenir, à 28 ans, l’une des dernières plumes présidentielles. Depuis, « Giuliano », comme l’appelle simplement le locataire de l’Élysée, a pu intégrer la délégation officielle française lors d’une assemblée générale aux Nations unies, puis en visite officielle à Riyad. Certes, Empoli n’est plus ici officiellement conseiller, simplement un « intellectuel embarqué », comme les journalistes de guerre embedded avec telle ou telle armée.

C’est dans les bagages du président français qu’il a concocté son dernier concept géopolitique, celui du « prédateur », qui désigne « les leaders national-populistes, les autocrates décomplexés, les nouveaux oligarques de la tech », mot immédiatement absorbé par le lexique présidentiel. « À l’heure des prédateurs, nul ne peut rester immobile », avertissait le chef d’État dans son discours aux armées trois mois après la sortie du livre, en 2025. En France, l’intellectuel du pouvoir s’entend à la fois comme celui qui l’ausculte, mais aussi comme celui qui se met à son service.

Une atmosphère de proximité entre le décideur et le savant qui n’est pas sans rappeler le biotope de la revue de géopolitique Le Grand Continent. Créé par un autre Transalpin qu’Empoli connaît bien, le trentenaire Gilles Gressani, ce média a accompli en quelques années la métamorphose d’une association étudiante de l’École normale supérieure en gazette inévitable des puissants, qui se régalent des « pièces de doctrine » et des discours annotés publiés à un rythme effréné sur leur site. Sorte d’oncle florentin de cette bande de « jeunes vieux », comme les décrit un chercheur invité régulièrement dans leurs colonnes, Giuliano da Empoli a commencé à y écrire très tôt, dès 2020, avant de prendre en 2024 le rôle de directeur de l’édition imprimée.

L’influence du Grand Continent est désormais telle que Gressani, aux côtés d’universitaires, de diplomates et d’industriels de la défense, a participé à la rédaction d’un épais « rapport exploratoire » remis juste avant l’été au nouveau directeur de Sciences Po Paris, Luis Vassy. Le drôle de consortium appelle à créer un « vaisseau amiral » pour resserrer l’étude des relations internationales sous un angle plus sécuritaire afin de faire face au « moment géopolitique contemporain ». Au sein de Sciences Po, où Empoli enseigne de longue date, un chercheur remarque : « Au fond, ce que la nouvelle direction veut, c’est un département Grand Continent. » Jean-François Bayart, l’ex-directeur du Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po, s’alarme dans Le Monde : « La classe politique sonne le clairon face à la montée des périls internationaux et l’université est sommée de rentrer dans le rang. »

« Une vision mythifiée de la Russie »

Le phénomène Empoli a connu son premier véritable backlash lors de la sortie du Mage du Kremlin au cinéma, début 2026. Reçu froidement par la critique, il a été également vertement critiqué par des spécialistes de la Russie, accusé de propager, plus ou moins à son insu, le narratif poutinien en héroïsant l’autocrate en « Tsar » de cinéma. « Entre Emmanuel [Carrère, qui a signé le scénario] et Giuliano, il y avait une vraie complicité, assure François Samuelson, l’agent littéraire qui les a réunis. Même si Carrère connaissait le danger d’apparaître favorable aux personnages. C’était déjà le procès d’intention qu’on lui avait fait avec Limonov [son livre consacré à l’agitateur russe rouge-brun qu’on retrouve aussi dans Le Mage]. » De fait, un spécialiste de la Russie au Quai d’Orsay s’agace que le film « légitime complètement le discours du régime russe, qui est de nier toute agentivité aux corps sociaux, d’être dans une verticale du pouvoir ». Samuelson plaide le malentendu : « Leur objectif n’était pas de faire un film militant, mais d’avoir un regard plus “historique”, si l’on peut dire. Peindre un héros négatif, c’est toujours marcher sur la lèvre d’un volcan… »

Anna Colin Lebedev, chercheuse en science politique née à Moscou, considère pourtant bien que Le Mage du Kremlin est une « fable, qui diffuse une vision mythifiée et orientaliste de la Russie et du pouvoir à Moscou ». Ce qui, pour un roman, n’est pas un défaut, poursuit-elle. Sauf qu’à l’écran s’estompe la frontière entre réalité et fiction, « jusqu’à reconstituer à l’identique des scènes réelles, filmées comme si c’était un documentaire, avec un vieillissement artificiel de l’image, souligne-t-elle. Au début, lorsqu’on l’interrogeait sur la situation réelle en Russie, Empoli était prudent et rappelait que son livre n’était qu’un roman. Mais au fur et à mesure, il a renoncé aux précautions et est devenu plus assertif. Cette œuvre lui a donné soudainement une légitimité pour parler de la Russie alors qu’il ne la connaît que de loin ». Pour Bernard-Henri Lévy, tout ça n’est qu’un « mauvais procès » : « Comme souvent, un artiste en a vu et dit davantage que bien des idéologues s’essayant à déduire ce qui se passe “dans la tête” des assassins. »

« Un agent d’ambiance »

Hugues Jallon, l’ancien directeur général des éditions du Seuil, voit un problème plus large avec la pensée empolienne, comme il l’a longuement argué dans un billet au vitriol publié sur Substack, où il fustige les « formules valéryennes » de Giuliano da Empoli et de la rédaction du Grand Continent. Auprès de Revue21, il considère que le propos politique de L’Heure des prédateurs n’est qu’une « auto-mythification, une mise en scène qui n’explique rien, c’est une chronique mondaine et son auteur, un agent d’ambiance : la politique vue par un valet de chambre ».

Mais la critique la plus sévère de l’empolisme pourrait bien se trouver dans un petit livre aux ventes anecdotiques intitulé Le Florentin, publié en 2016 par Jean-Paul Enthoven chez Grasset. « Il est si commode de parler de populisme pour décrire ces phénomènes, peut-on y lire. L’histoire même du terme montre à quel point il s’agit d’une accusation léniniste, une injure qu’une avant-garde illuminée croit pouvoir adresser impunément aux franges arriérées et rebelles. […] Sans tenir compte du fait que les populismes sont presque les seuls à croire encore en les capacités de l’action politique à transformer la réalité. Il est si commode de lancer des appels effrayés et menaçants pour défendre la démocratie… Sans voir que les mouvements populistes se fondent presque toujours sur la demande de plus de démocratie, en face de systèmes politiques dans lesquels les résultats des élections ont de moins en moins d’importance. » Son auteur est Giuliano da Empoli.

À Florence, les traces de son passage ont disparu. Les vagues de touristes et les échoppes qui ont envahi les places piétonnes ont recouvert toutes les marques qu’espérait laisser l’éphémère conseiller. Après tout, Malaparte, son héros toscan, écrivait dans Kaputt pour signifier la vanité de la politique : « Que voulez-vous qu’il y ait de nouveau à Rome ? » Cet été, Giorgia Meloni a fêté quatre années au pouvoir, un record de longévité dans l’histoire de la République italienne fondée en 1946, à l’exception de ses ancêtres politiques, les néofascistes du Mouvement social italien dans les années 1970. Son secret, selon un conseiller italien, consisterait en « son habileté à ne rien faire », à rebours de la disruption chère à Renzi et Macron. Comme en écho à la phrase de Mussolini, pour qui « gouverner les Italiens n’est pas impossible, c’est simplement inutile ».

Empoli, lui, s’apprête à assister au crépuscule de la décennie macroniste depuis Paris, alors qu’il prévoit de demander, enfin, la nationalité française. Qu’importe le résultat de la présidentielle de 2027, il saura à nouveau se métamorphoser, comme lorsqu’il décida de quitter l’Italie avec, racontait-il, « l’envie de renaître sous une identité différente ». Dans le pire des cas, sa datcha l’attend déjà, sur les rives placides d’un lac suisse.

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