Pavé César : éloge de Robert Caro, le « power » biographe

Écrit par Guillaume Gendron
26 août 2026
portrait de Guillaume Gendron
photo Étienne Boulanger
Enquêteur besogneux et inflexible, le journaliste américain, obsédé par la question du pouvoir, voit son best-seller fondateur enfin traduit en Français, un demi-siècle après sa sortie. L’occasion de célébrer le format long, marque de fabrique, aussi, de Revue21, explique notre rédacteur en chef.

Régulièrement, la presse américaine prend des nouvelles d’un nonagénaire new-yorkais nommé Robert Caro. Début mai, la chaîne C-Span – l’équivalent outre-Atlantique de Public Sénat – affichait même le bandeau suivant : « NEWS : “J’ai écrit 983 pages”, Robert Caro sur son dernier livre. » Depuis un demi-siècle, le journaliste se consacre, au rythme d’un peu moins d’un tome par décennie, à une biographie maladivement exhaustive du président Lyndon B. Johnson, le démocrate texan qui succéda à Kennedy assassiné, s’empêtra dans le bourbier vietnamien et signa les droits civiques.

Aux États-Unis, Caro est plus qu’une légende : un adjectif. « Caroesque » définit tout travail de non-fiction surinformé, prodigieusement écrit, et, surtout, long. Très long. Depuis toujours. L’Université de Princeton avait déjà dû instaurer une limite de mots après le rendu d’un interminable mémoire sur Hemingway signé Caro, encore étudiant.

Vous le voyez venir, l’éloge de la longueur, à l’heure où les algorithmes ont réduit notre capacité d’attention à quelques spasmes guidés par nos pouces ? On plaide coupable. La plupart de nos articles ne sont pas des haïkus. Mais le réel, dans toutes ses complications, est parfois à ce prix, comme le rappelle la journaliste Zeinab Badawi. Qu’il s’agisse d’explorer l’idée vertigineuse de la conscience des IA, de regarder le poids de la brigade Azov dans l’Ukraine en guerre ou de tisser le portrait de l’avocate la plus abrasive de la place de Paris, difficile de ne pas s’étirer – et c’est aussi à ça que peuvent servir les pouces rompus au scrolling.

Aux yeux de Caro, et sans nul doute de façon un chouïa excessive, le temps long est la seule manière, besogneuse et inflexible, d’explorer le pouvoir, telle une fourmi escaladant un arbre. Sa grande affaire, annoncée dès le titre de son premier livre : The Power Broker (« le faiseur de rois »). Une brique de 1 200 pages et 2 kilos sur la balance, parue à l’été 1974, et dont la première traduction en français paraît (enfin !) en cette rentrée, aux éditions du Cherche Midi.

Haussmann de la Big Apple

Ces derniers temps, l’idée même de pouvoir semble se fondre dans celle de la force – après tout, en anglais « power » renvoie aux deux concepts – voire du despotisme. Il y a peut-être un peu de l’accommodation générale à l’hypothèse autoritaire dans l’avènement de l’alter ego dictatorial de Kylian « Mobutu » Mbappé, délire de trolls connectés devenu blague nationale. Revenons à Caro. Avant de consacrer sa vie à l’un des présidents américains les plus retors, le journaliste a vu l’incarnation la plus pure du pouvoir, et de ses dérives, dans Robert Moses. Qui ?

Un urbaniste new-yorkais jamais élu, officiellement responsable des parcs et porteur d’une douzaine d’autres casquettes aux titres soporifiques. Pourtant, écrit Caro, Moses n’est rien de moins que le baron Haussmann de la Big Apple, « le sculpteur de la plus grande ville du Nouveau Monde », celle capable d’enfanter autant un Trump qu’un Mamdani. Tel Suétone avec les empereurs romains, Caro dissèque à travers ce bureaucrate l’exercice du pouvoir absolu. Moses parlait même du Shea stadium, aujourd’hui démoli, comme de « son Colisée », quand il n’ordonnait pas de raser des quartiers entiers pour ses routes et ses projets, boutant pauvres et minorités hors de Manhattan.

Aussi déplaisant soit Moses, c’est en lisant sa biographie à la fac qu’un jeune Barack Obama aurait découvert, « subjugué », les mécanismes du pouvoir. Zohran Mamdani, lui, s’est mis en scène en tenant le pavé d’une main (un petit exploit) dans une récente vidéo annonçant la modernisation de la mythique bretelle autoroutière BQE, autre héritage maudit de Moses.

Florence avait Machiavel, New York a Caro, même si ce dernier n’a jamais joué les conseillers du prince. Il a toujours eu mieux à faire : écrire et enquêter. De quoi tenir à Caro.

The Power Broker. Le destin de Robert Moses, l’homme qui a fait New York, Le Cherche Midi, à paraître le 10 octobre 2026.

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