Que ce soit à Monaco, Dubaï, Miami, Singapour ou Londres, Frank Binder plante toujours son décor de la même façon : sous les chandeliers ou les palmiers d’un hôte fortuné trône une sorte de grande baignoire rectangulaire nacrée dans laquelle flotte une maquette de navire longue de deux mètres, aux lignes bleutées, sur laquelle veille une mannequin déguisée en sirène. Le vrai Ulyssia, lui, devrait dépasser les 320 mètres, presque aussi long que le plus gros paquebot du monde, Icon of the Seas et ses 365 mètres. Si les visions de ce fantasque Allemand se réalisent, le monstrueux bâtiment pourrait fendre les océans d’ici la prochaine décennie.
Depuis bientôt deux ans, le quasi-septuagénaire au teint rosé trimballe autour du monde son installation au cœur des enclaves des ultrariches, dans l’espoir de leur refourguer l’une des 122 suites résidentielles flottantes, plus 22 pour les invités, qui composeront ce gigayacht démesuré. On l’a ainsi vu en démonstration chez les Bourbon des Deux-Siciles, dont l’une des héritières s’affiche aujourd’hui avec Jordan Bardella, le président du Rassemblement national aux humbles origines happé par la jet-set.
Deux hélicos et deux sous-marins
Si Frank Binder, à 67 ans, croit pouvoir combler les désirs marins des milliardaires, c’est qu’il est né ainsi, riche. Très riche même, et depuis longtemps. Résident monégasque, il descend de la longue lignée du fondateur de Merck, laboratoire créé au XVIIe siècle en Allemagne et aujourd’hui titan américain du Big Pharma mondial. La fortune personnelle de l’héritier, qui se présente volontiers comme « entrepreneur et architecte », est estimée à 2 ou 3 milliards d’euros par la presse suisse. Ces dernières années, le discret Binder a surtout fait parler de lui à l’occasion de spectaculaires acquisitions immobilières à Los Angeles (deux méga-manoirs acquis pour plus de 60 millions de dollars) et à Saint-Moritz (une bonne affaire à 45 millions de francs suisses).
Mais ces mirifiques pied-à-terre ne suffisent pas à notre milliardaire. Dans les cocktails, il vante les merveilles de son futur penthouse à bord d’Ulyssia, qu’il envisage comme « le club privé le plus exclusif au monde », ainsi que le rapporte la presse monégasque – un palace ambulant flanqué de deux hélicoptères, deux sous-marins, un spa de 1 900 mètres carrés et des courts de padel. Et le rêve d’un mode de vie « exclusif, durable et sans contraintes », comme le promet une brochure distribuée aux futurs clients.
Sauts de puce
C’est là tout le projet, que Frank Binder mûrit, selon ses dires, depuis un quart de siècle. Dans la plupart des nations, un individu devient résident fiscal d’un pays s’il y passe plus de la moitié de l’année. C’est la fameuse « barre des 183 jours » que surveillent les ultrariches rétifs à l’impôt progressif, et qui planifient leurs saisons en fonction, multipliant les sauts de puce au-dessus des frontières pour déjouer les percepteurs de chaque État. La promesse d’Ulyssia est d’élever ce jeu du chat et de la souris au rang d’art de vivre. En naviguant en permanence, avec des escales soigneusement choisies (« des ports de plaisance les plus chics aux villes les plus iconiques, jusqu’aux endroits les plus reculés de la planète »), ses résidents vivraient en permanente croisière fiscale. Comme une version Saint-Tropez de ce vieux rêve des libertariens californiens – dont Peter Thiel, le fondateur de Palantir – qui voulaient bâtir des villes flottantes sans lois, sans drapeaux et surtout sans taxes, sur de lointaines plateformes pétrolières customisées.
D’abord annoncée pour 2028, puis 2029, la livraison d’Ulyssia, dont la construction a été confiée au chantier naval allemand Meyer Yachts, a été repoussée à 2030. Nul ne sait combien de « suites résidentielles » – allant de 110 à 1 600 mètres carrés et pour un prix de 10 à 100 millions d’euros – ont réellement été vendues, et la société n’a pas répondu à nos demandes de précisions. Le monde peut bien brûler, l’élite embarquera dans sa propre odyssée.