On s’imagine, au moment de composer le numéro d’Aymeric de Lamotte, qu’il décrochera en sortant en trombe d’un studio de CNews ou de Sud Radio, ou bien marchant dans les couloirs de l’Institut Thomas-More, le think tank conservateur franco-belge dont il est le directeur adjoint. Raté. Ce jeudi de la rentrée de septembre 2026, l’avocat prend l’appel à 4 800 mètres d’altitude, en direct de l’Himalaya. « Depuis là-haut, j’ai le temps de lire Guerre et Paix et j’écris beaucoup », répond-il, essoufflé, raréfaction de l’oxygène oblige. Tolstoï sur le toit du monde, on fait difficilement plus « performatif », comme on dit sur les réseaux sociaux. Faut-il être aussi ostentatoire pour se distinguer sur le créneau bien encombré du commentariat réactionnaire ? « Mes activités demandent de la concentration, qu’il est plus facile d’avoir ici qu’au travail, à Paris », se justifie-t-il.
Un mois plus tard, à bonne distance des cimes népalaises, le trentenaire fixe rendez-vous au Select, brasserie prisée du milieu littéraire, dans le 6e arrondissement, qu’il apprécie pour son « charme d’antan à la française ». Problème : c’est finalement un peu loin de son « espace de coworking ». Il se rabat à la dernière minute sur le restaurant du coin, dans le même quartier.
À table, l’avocat feuillette le premier numéro de la revue Civilisation, qui publie un grand entretien avec le milliardaire Peter Thiel, fondateur de Palantir, obsédé par l’Antéchrist. L’avocat pose le magazine – qui aspire à « réunir libéraux et conservateurs » – avant de lancer : « Franchement, je ne comprends pas votre démarche. Je veux dire, qui va lire ce portrait ? Je ne suis personne. »
Jeanne d’Arc à Nice
À 36 ans, Aymeric de Lamotte est le fondateur de Justitia, un collectif réunissant selon ses dires une cinquantaine d’avocats, avec pour but de lutter contre les « nouvelles intolérances ». L’euphémisme désigne la prétendue « cancel culture » venue du monde progressiste anglo-saxon cherchant à bâillonner, en France, intellectuels et activistes aux penchants souvent très droitiers. Dans cette bataille, la figure du barreau de Bruxelles a déjà quelques faits d’armes : l’abandon des poursuites pour diffamation contre Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue controversée du CNRS et twitteuse compulsive qui voyait la main des Frères musulmans derrière l’appel d’une doctorante à libérer la Palestine ; la défense de Klaus Kinzler, maître de conférences en croisade contre le terme « islamophobie » à Sciences Po Grenoble, poursuivi lui aussi pour diffamation ; le dépôt de plaintes contre des voix critiques de Marguerite Stern et Dora Moutot, influenceuses hostiles aux droits des personnes transgenres ; ou enfin le maintien d’une clinquante statue équestre de Jeanne d’Arc à Nice, cheval de bataille des identitaires locaux.
Ce bronze controversé est l’œuvre de l’atelier Missor, collectif d’artisans en marcel et bretelles, qui entend « reconstruire une nouvelle Rome » pour sauver l’Occident du déclin. Ces derniers temps, les fondeurs ont quitté leur atelier de la banlieue parisienne pour s’installer aux abords de Starbase, le bout de Texas où Elon Musk a érigé son site de lancement de fusées SpaceX. Là, ils ont construit, sur leurs propres deniers, une statue monumentale de Prométhée en titane, par pure admiration béate pour le milliardaire. Lequel s’est fendu d’un chiche « nice work » sur X.
« Nous défendons toutes ces affaires, car elles servent une utilité politique », explique l’avocat belge. Soit la « lutte contre le wokisme (décolonialisme, culture de l’annulation, théorie du genre, etc.) », comme il l’énumère sur le site de l’Institut Thomas-More. Avec pour tactique d’importer la bataille des idées dans les prétoires, plutôt que d’en passer par les urnes. Judiciariser la droitisation du débat, en somme.
La Vierge Marie et les « déserts de la pensée »
Pourtant, à ses débuts, l’avocat ne se destinait pas à la conquête de l’hégémonie culturelle en France. Natif de Liège en Wallonie, ce fils d’un banquier et d’une dentiste connaît une enfance catholique à Bruxelles tout à fait « bourgeoise » de son propre aveu, bien que dans une maison « pas spécialement grande » – 250 mètres carrés, tout de même. Il intègre, dans sa vingtaine, le Mouvement réformateur (MR), un parti de centre droit, où il prend rapidement du galon. En 2012, il est élu sous cette étiquette conseiller à Woluwe-Saint-Pierre, une commune prospère de la région bruxelloise. Willem Draps, ancien député MR, se souvient d’« un homme aux convictions profondes, réelles et bien ancrées, avec une sensibilité accrue sur les questions d’immigration ». Ladite « sensibilité » le pousse, en 2019, à suivre Alain Destexhe, un ex-sénateur, dans une scission de l’aile droite du MR, en quête de radicalité.
Pour situer ce mentor politique, disons qu’il enjambera la frontière quelques années plus tard pour rejoindre l’équipe de campagne d’Éric Zemmour à la présidentielle française de 2022. En attendant, la liste dissidente de Destexhe ne récolte pas assez de voix pour entrer au Parlement belge, malgré « l’engagement total » de son jeune collaborateur. Déçu par la politique, Aymeric de Lamotte tente alors, très littéralement, de prendre de la hauteur.
Il gravit l’Aconcagua, plus haut pic des Amériques, à l’aube de ses 30 ans. L’ascension donnera naissance à un ouvrage paru en 2022, relu par ses deux anciens profs de latin. Dans Tempête sur l’Aconcagua, il encense « l’Europe monogame » et écrit qu’une fois au sommet, il sort de son sac – dont l’inventaire complet s’étale sur près d’une page et demie – une statuette de la Vierge Marie, qu’il dépose sur une croix, à côté d’un drapeau belge. L’altitude n’efface pas son amertume envers les appareils partisans, qu’il qualifie de « déserts de la pensée, où les discours convenus côtoient les slogans prémâchés par les communicants ».
« Purge culturelle »
Plutôt que de dépérir dans les guerres intestines des formations belges, Aymeric de Lamotte change de stratégie. Il multiplie les tribunes sur le FigaroVox, la très réactionnaire rubrique « débats et opinions » du Figaro, et dans La Libre Belgique, le grand quotidien centriste du pays. Sa plume quelque peu désuète contraste, au restaurant face à nous, avec ses tics de langage de jeune urbain, les « tu vois » et les « genre » ponctuant des appels à « protéger le mode de vie européen » ou dénonçant le « wokisme », cette « purge culturelle » qui « sévit quotidiennement ». En 2021, il rejoint l’Institut Thomas-More, dont la « filiation » résonne avec son propre parcours. Son fondateur, Charles Millon, ancien ministre de la défense des gouvernements d’Alain Juppé, avait lui aussi quitté une formation de la droite modérée après avoir accepté les voix du Front national, ancêtre du Rassemblement national, pour se maintenir à la tête de la région Rhône-Alpes en 1998 (l’élection sera annulée). Cette alliance alors taboue avait ostracisé Millon, devenu ainsi l’artisan précoce de « l’union des droites ».
En 2020, Aymeric de Lamotte enfile sa robe d’avocat à Bruxelles pour prendre la défense d’un groupe d’associations lié au régiment para-commando, unité d’élite inséparable de l’histoire coloniale belge au Congo. Ses membres voient d’un mauvais œil les changements opérés au sein du Musée royal de l’Afrique centrale, conçu à la fin du XIXe siècle à la gloire de Léopold II, et rebrandé en 2018 en AfricaMuseum aux ambitions décoloniales déclarées. Les organisations de paras arguaient qu’une des légendes de l’exposition permanente, apposée sous la statue d’un militaire en armes, salissait la mémoire du régiment. La justice finit par leur donner raison, et ordonne, en février 2022, le retrait du cartel. Pour le jeune homme, cette victoire est un déclic : la guerre culturelle peut se mener avec succès dans les tribunaux.
Ce sont des gens paumés, qui ne comprennent pas grand-chose au droit et qui ne pourraient pas mener ces procès à terme sans nous.
Aymeric de Lamotte, avocat, fondateur du collectif Justitia
Il fonde le collectif Justitia début 2023, au sein de l’Institut Thomas-More. « C’est à ce moment-là que je suis entré en contact avec Pierre-Édouard Stérin », retrace l’avocat. L’idée tape dans l’œil du milliardaire français, fervent catholique marqué à l’extrême droite. D’autant que cet exilé fiscal en Belgique, qui a fait fortune avec le concept des coffrets cadeaux SmartBox, entend dépenser 150 millions d’euros en dix ans pour structurer la pénétration des idées identitaires en France. À travers Périclès, une structure à mi-chemin entre l’organe d’influence et le fonds d’investissement, il subventionne Justitia pendant dix-huit mois, jusqu’en novembre 2024. La fin de cet appui financier pousse Aymeric de Lamotte à adopter une nouvelle méthode, qu’il réplique encore aujourd’hui.
Première étape : repérer des cas « utiles » politiquement et contacter les protagonistes. « Prenons Missor, décrypte Lamotte, au sujet des fans de Musk derrière la statue niçoise de Jeanne d’Arc. Quand leurs ennuis judiciaires ont commencé, j’ai appelé le fondateur. Je lui ai dit : “t’as un avocat ?”, “t’as du fric ?”. Ils ont accepté notre aide. Souvent, ce sont des gens paumés, sans ressources, qui ne comprennent pas grand-chose au droit et qui ne pourraient pas mener ces procès à terme sans nous. »
Deuxième étape : financer le projet. L’argent vient de campagnes de dons ou de mécènes, qui acceptent de subventionner la défense des clients de Justitia, au cas par cas. « Admettons, je cherche un financement [pour un dossier], j’appelle untel, PDG d’entreprise, qui aime bien la politique, et je lui parle de l’affaire, poursuit Lamotte, qui refuse néanmoins de révéler l’identité des donateurs. S’il est intéressé, il donne. Le montant peut s’élever à 10 000, 15 000 euros. » En tout, l’avocat estime à 100 000 euros les dépenses annuels de son collectif.
CNews prend le relais
Mais son activisme ne se limite pas à ses batailles judiciaires. Entre en scène le communicant. Aymeric de Lamotte prend un exemple, en remontant à une date précise. Jeudi 27 novembre 2025. Les auditions de la commission d’enquête sur la neutralité de l’audiovisuel public viennent tout juste d’être lancées, deux jours plus tôt. « Avec cette séquence, rembobine-t-il, on a vite compris qu’une fenêtre politique s’ouvrait. » À 22 heures, Le Figaro Magazine publie une étude « exclusive » sur l’orientation politique des matinales à Radio France, commandée à l’Institut Thomas-More. « Le rapport qui accuse », ainsi qu’il sera bombardé en couverture de l’hebdo conservateur, a été confié à deux modèles de langage d’intelligence artificielle. L’américain Gemini et le français Mistral concluent à une surreprésentation des idées de gauche sur France Culture et France Inter. Quitte à classer des tranches purement informationnelles, comme les bulletins météo ou les émissions musicales, légèrement à gauche.
Dans la foulée, la « bollosphère » se met en branle. Vers 7 heures du matin, Europe 1, composante du système médiatique de Vincent Bolloré, étale les conclusions du rapport sur toute la tranche horaire de l’interview matinale. CNews prend le relais peu après 13 heures et lui consacre un débat en plateau. Une heure après, Le Journal du Dimanche, hebdomadaire lui aussi racheté par le milliardaire breton, reprend à son tour les chiffres du think tank. Viennent ensuite le magazine Valeurs actuelles, à 16 heures ; CNews, à nouveau le lendemain, à 6 heures ; Europe 1, à 11 heures ; Frontières, média sensationnaliste et identitaire, à 16 heures… L’idée d’un audiovisuel public gangréné par la gauche, « preuves à l’appui », est inoculée dans la société et les conclusions de l’Institut Thomas-More pénètrent le Palais-Bourbon, un mois plus tard. Leur porte d’entrée est le libéral Charles Alloncle.
Le député étiqueté Union des droites pour la République, parti de dissidents Républicains désormais alliés du Rassemblement national, s’impose en quelques semaines dans l’actualité par sa conduite tonitruante des auditions de la commission d’enquête, dont il est le rapporteur. Face à Delphine Ernotte, PDG de France TV, et à Adèle Van Reeth, à l’époque patronne de France Inter, Alloncle dégaine les chiffres de l’Institut Thomas-More pour muscler ses attaques ad hominem. C’est aussi lui qui demande et obtient l’audition d’Aymeric de Lamotte à l’Assemblée nationale, comme nous l’a confié un député membre de la commission d’enquête. Devant les parlementaires, l’avocat loue l’analyse « froide » de l’IA, « sans biais politique » et « plus neutre qu’un humain », pour justifier la méthodologie de l’association qu’il préside.
Six mois plus tard, cette séquence parlementaire produit ses premiers effets. Au nom du « pluralisme », la direction de France Inter annonce, fin août 2026, l’arrivée à l’antenne de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles. Il finit par renoncer fin septembre, après la fronde des syndicats de journalistes de la Maison ronde, poussés à la grève. « C’est ridicule, il n’aurait rien pu faire, Sapin, avec seulement trois minutes de chronique par semaine, s’emporte Aymeric de Lamotte, écarquillant ses yeux verts. Ce qu’il faut, c’est faire entrer cinq, six types comme Sapin. Oui, il faudrait dix types comme Sapin [à France Inter] ». L’entretien s’éternise et l’avocat, pressé, écourte la conversation. Il remballe la revue Civilisation, attrape son parapluie, et file entre les gouttes direction rue de Vaugirard. Rastignac parmi tant d’autres d’un écosystème réactionnaire en pleine ébullition.
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