Colum McCann : « Nous vivons à une époque contaminée par la maladie de la certitude »

Écrit par Iris Lambert • Photos par Cyril Zannettacci
9 octobre 2026
Colum McCann tenant une lampe
Avec son nouveau livre, l’écrivain irlandais plonge vers les câbles sous-marins où circulent nos données, nos désirs et nos peines. Prétexte à décrire un monde fragmenté, que dissèque ce « pessimiste-optimiste » dans un entretien à Revue21. Abordant pêle-mêle le conflit israélo-palestinien, la poésie, l’intelligence artificielle, la destruction – et le rôle des récits face à la violence.

Près de sa tempe droite, Colum McCann porte deux cicatrices. Deux traces d’une chirurgie qui devait le libérer d’une névralgie furieuse – la « maladie du suicide », dit-il, presque facétieux maintenant que les décharges électriques, provoquées par une compression du nerf trijumeau, ont cessé d’irradier son visage. Deux marques qui accentuent ses airs de Russe fâché, lui qui n’a pourtant rien de slave : né en 1965 à Dublin, l’écrivain irlandais, longtemps journaliste, passe le meilleur de son temps aux États-Unis, à New York, où il écrit des romans que les prix ne cessent de saluer.

Il y eut notamment Et que le vaste monde poursuive sa course folle, en 2009, couronné du National Book Award, qui tisse des récits éclatés entre les guerres du Vietnam et d’Irak tandis qu’un funambule traverse sur un fil l’espace entre les tours jumelles. Puis, en 2020, le célèbre Apeirogon, où l’auteur conte les histoires vraies de deux pères, l’un palestinien, l’autre israélien, pris au piège du conflit qui gronde dans la région, et qui figurera sur la longlist du Booker Prize. En 2024, dans American Mother, il ausculte la rencontre entre Diane Foley, mère du journaliste américain James Foley assassiné par l’État islamique en Syrie, et l’un des bourreaux de son fils.

Fonds marins et métaphores

Mais en ce jour de septembre 2026 alourdi par les nuages, c’est de son dernier ouvrage, Ce qui nous frôle sous la surface, traduit chez Belfond pour la rentrée littéraire, qu’il est venu parler devant le public dense et attentif du Festival America, à Vincennes. Rompu à l’exercice, il se prête généreusement au jeu, vogue de son hôtel aux salons feutrés de la mairie transformés en auditorium, traîne quand il le peut aux terrasses des restaurants où il mixe croque-madame et vin blanc, tout en regrettant vaguement que les rencontres littéraires, d’ici ou d’ailleurs, aient un peu perdu de leur panache. Il rit : avant, avec ce bon vieux Jim Harrison, c’était « la débauche ». Mais le monde, étrangement, s’est policé à mesure que se sont déployées la violence et la solitude. Deux thèmes qui irriguent son nouveau livre, dont l’intrigue résonne singulièrement avec la maladie qui, l’année dernière, s’est glissée sous sa peau.

Embarqué à bord du navire Georges Lecointe, le narrateur, journaliste, accompagne le mystérieux ingénieur John Conway dans ses opérations de réparation des câbles qui sillonnent les fonds marins au large de la côte ouest-africaine et transportent, comme nos propres nerfs, tous nos messages, tous nos désirs, et toutes nos peines. Comme souvent dans ses romans, McCann y tresse une réflexion sur la fragilité de ce qui nous lie, sur la difficulté à rassembler les éclats du monde quand tout s’accélère et que le sens des choses semble insaisissable. Autant de sujets qu’il accepte d’étirer sous l’œil attentif de son fils aspirant écrivain de 27 ans, John Michael, assis à quelques mètres de lui, dans une interview qu’il transforme en une conversation parsemée de métaphores et de digressions qui, toutes ensemble, tracent les contours de notre réel fragmenté.

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Votre dernier roman suit la réparation des câbles sous-marins indispensables à Internet, et que les catastrophes climatiques ou l’ancre d’un bateau peuvent rompre à tout moment. Que dit cette fragilité de nos façons de communiquer ?

Colum McCann : Nous vivons en même temps une forme de connexion et de déconnexion. Dans un sens, nous sommes plus connectés que jamais, ça, personne ne peut le nier. [Il pointe son fils.] Quand j’avais son âge, ce n’était pas pareil. Il y avait de la connexion, mais il n’y avait pas ce sentiment de dislocation, lié au fait que nous vivons à l’ère de l’exponentiel, où tout va de plus en plus vite – faster and faster and faster ! Et si on est autant angoissés, c’est en partie parce que ça va plus vite, tout simplement. Et en même temps, quand on cherche à réparer les choses, on a l’impression que, si l’on se penche pour ramasser un morceau déjà brisé, celui-ci se fend entre nos mains en des milliers d’autres morceaux. Et c’est ça, aussi, qui crée cette angoisse générale. [Le fils s’agite dans le coin de la pièce.] Lui n’est pas d’accord avec moi. John Michael, tu ne crois pas que les choses sont pires aujourd’hui ? [« Mmmh, répond-il, le niveau général de pauvreté a baissé… Il y a moins de personnes dans la rue qu’il n’y en avait avant. »] Oui, tu as raison, mais je dirais tout de même que les extrêmes se sont amplifiés : l’extrême richesse et l’extrême pauvreté, dans ce monde qui, à nouveau, semble se fracturer de toutes sortes de façons incroyables…

Le titre d’un de vos précédents livres, Apeirogon, fait justement référence à cette multitude d’éclats que les récits cherchent à rassembler : en géométrie, un apeirogone est une figure au nombre infini de côtés. C’est aussi un motif récurrent dans vos dernières tribunes portant sur les guerres au Moyen-Orient (Iran, Liban, Palestine, Israël) publiées dans des journaux comme Le Monde ou Libération, où surgit une forme de désarroi et de paralysie face à ce qu’il faudrait dire ou faire pour que les choses changent…

L’une des choses les plus précieuses que nous ayons, c’est la possibilité de dire : je ne sais pas. Et d’être honnête sur le fait que nous ne savons pas. Mais c’est quelque chose qui fait très peur, c’est un de nos plus gros défis. C’est justement là que se trouve la beauté. C’est là que se niche la poésie. Le problème, c’est que nous vivons à une époque contaminée par la maladie de la certitude, portée par des gens qui sont putains de certains de la façon dont les choses doivent être ou ne pas être. [Il mime un agent d’accueil.] La règle semble être : si vous me ressemblez, si vous parlez comme moi, si vous votez comme moi, alors vous êtes le bienvenu dans mon cercle. Sinon, restez dehors.

J’aime comparer ça à des canaux, des canaux creusés de la main de l’homme. D’un côté vous avez le canal de la certitude soi-disant de droite, de l’autre côté vous avez le canal de la certitude soi-disant de gauche. Or, un canal a une fonction très précise : amener tout ce qu’il transporte au même endroit. Aujourd’hui, les gens s’installent dans ces canaux de droite et de gauche, ils se mettent à les creuser, ils deviennent des bâtisseurs, des terrassiers. Je pousse peut-être un peu loin l’analogie, mais pour moi, l’endroit le plus intéressant, c’est cet espace, cette sorte de plaine inondable qui se trouve entre les deux canaux. Mais plus les canaux s’enfoncent, plus il est difficile de rejoindre la plaine.

Dans Apeirogon, vous traitiez d’égal à égal Bassam Aramin, Palestinien, et Rami Elhanan, Israélien, deux pères endeuillés par la mort violente de leur fille, et unis par une amitié improbable. Certains critiques vous ont reproché de mettre ces trajectoires au même niveau. Trois ans après le 7‑Octobre, peut-on encore écrire ainsi sur ce conflit ?

Dans le livre, l’équilibre ne tient qu’en apparence. Mais l’histoire était construite pour dérouter, justement. Ce n’est pas une situation équilibrée, et j’en ai parfaitement conscience. Je salue le droit des gens de m’attaquer, mais Rami et Bassam aussi se font critiquer. Le matin du 7‑Octobre, ils se sont appelés. Étaient-ils surpris ? Oui et non. Ils n’ont pas été surpris que ça arrive, ça faisait longtemps qu’ils disaient : ça va forcément flamber. Mais ils ont été surpris par la férocité, par la rapidité et par la facilité avec laquelle tout ça s’est produit. Ils ont été horrifiés par la réaction des Israéliens, oui. Mais surpris ? Peut-être pas. Leur réaction à eux a été de dire : ça ne nous fera pas dévier. Cela ne nous brisera pas. Ils restent amis, ils restent frères. Alors des gens les attaquent, les accusent de collaborer avec l’ennemi ou de trahir leur peuple. Mais leur réponse, qui peut paraître un peu sentimentale, reste de dire : nous n’avons pas à nous aimer ou à nous apprécier, mais il faut que nous essayions de nous comprendre les uns les autres. Autrement, le seul endroit où nous nous parlerons, ce sera six pieds sous terre.

Cette idée monolithique du Palestinien, et cette idée monolithique de l’Israélien, c’est très problématique, surtout maintenant que les représentations ont basculé. Avant, les perceptions sur les Israéliens étaient plus nuancées, aujourd’hui c’est comme une sorte de bloc. Il y a une chose qu’on ne peut pas faire : abandonner B’Tselem, Breaking the Silence, Combatants for Peace, ces voix de la gauche israélienne qui font un travail intense, qui font partie de la société israélienne et de son opposition. Il faut leur donner autant d’oxygène que possible.

Je pense sincèrement qu’il y a plein de gens, comme Rami et Bassam, qui cherchent désespérément une issue, mais qui n’arrivent pas à trouver les mots pour l’exprimer. Bien sûr, il y a la violence et les affrontements, mais il y a des espaces en Israël et en Cisjordanie où les gens conversent et réfléchissent, discutent de philosophie, de théologie… Il y a une forme aussi de vitalité qui est ignorée. Et peut-être qu’une part du travail du bon journaliste, du penseur ou du romancier, c’est aussi de parler de ça.

l'écrivain Colum McCann assis sur une chaise
« L’optimiste est plus courageux que le pessimiste. Je suis prêt à affronter n’importe quel pessimiste et à être d’accord avec à peu près tout ce qu’il dit, sauf sur une chose : sa conviction profonde que ça ne peut pas changer. »

« Il n’y a rien de bien étonnant à ce que le monde se croit enchaîné, puisque des chaînes raclent bel et bien les fonds marins et nous attachent par des nœuds légers », écrivez-vous sur les câbles, avant de poursuivre à propos de leur réparation : « On ne fait que coller les bouts pour que les gens puissent se détruire les uns les autres. » C’est une vision bien pessimiste du journalisme…

Vous connaissez ce roman de l’écrivain palestinien Émile Habibi, qui s’appelle Les Aventures extraordinaires de Sa’îd le Peptimiste ? C’est un titre extraordinaire. Être peptimiste, c’est être capable, comme le personnage principal, d’être pessimiste et optimiste en même temps. Mais je crois que l’optimiste est plus courageux que le pessimiste. Je suis prêt à affronter n’importe quel pessimiste qui me parle de ce qui se passe en Cisjordanie, en Israël, en Irlande, aux États-Unis, en Colombie. Et à être d’accord avec à peu près tout ce qu’il dit, sauf sur une chose : sa conviction profonde que ça ne peut pas changer.

Mais aujourd’hui, le monde a besoin de savoir que les journalistes sont attaqués de toutes parts, de la gauche, de la droite et du centre. Il faut voir aussi le nombre de journalistes tués en Colombie, au Mexique, en Ukraine, à Gaza surtout, sans parler des attaques contre le journalisme – et contre la science – aux États-Unis et dans les pays européens. Ce métier devient donc plus important que jamais.

L’intelligence artificielle bouscule aussi les métiers de l’écrit. En France, l’affaire Thélyson Orélien, dont le premier roman a été retiré de la liste du Goncourt après des soupçons d’usage de l’IA, a récemment ravivé les débats. Vous avez un temps enseigné l’écriture créative : quel impact cet outil peut-il avoir pour les générations futures ?

Contrairement aux êtres humains qui chacun se rangent dans leurs canaux de droite ou de gauche, d’après ce que j’en vois, l’IA est très centriste. Et franchement, c’est assez ennuyeux. Tout ce qu’elle produit, c’est une sorte d’effet cumulé de probabilités. Au fond, c’est une voix banale. Et même si vous lui demandez d’aller vers une forme d’extrême, en général, elle ne le fera pas. Ce genre d’écriture, c’est chiant à mourir, non ? Alors, est-ce que ça me fait peur ? Oui, ça me fait peur, mais en même temps, non. On ne pourra pas l’arrêter, donc il faudra bien trouver une façon de s’en servir.

Comment ?

Je ne sais pas. Vous savez, il y a eu la machine à écrire, puis l’ordinateur, puis Internet… Pour moi, l’IA, c’est en gros une version supérieure de Google, visiblement capable de singer les écritures des différents auteurs.

Vous lui avez déjà demandé de vous imiter ?

Oui. Je lui ai demandé d’écrire un texte avec ma voix, juste pour voir. Et c’était vraiment nul. Quelqu’un d’extérieur pourrait le lire et se dire : « Ah oui, c’est bien lui. » Mais franchement c’était moyen. Je lui ai aussi demandé d’écrire un poème sur Gaza à la façon de Seamus Heaney – un de mes héros [le poète irlandais, prix Nobel de littérature en 1995]. En surface, ça avait l’air vraiment bien, parce qu’on y retrouve plein d’échos, on voit où ça puise, et c’est troublant, assez bizarre. Mais dès qu’on regarde sous le capot, dès qu’on commence à vraiment fouiller, on se rend compte que c’est seulement un cumul, un emprunt à droite et à gauche… C’est juste plat. L’IA, c’est comme du McDonald’s. [Silence suspendu.] Merde, je vois bien pourquoi vous voudriez mettre cette citation en exergue de l’interview. [Rires. Regards amusés du fils.]

Écoutez, c’est prévisible, non ? C’est mathématique. L’algorithme est là, ça tend naturellement vers des lois moyennes. Je pense que l’intelligence artificielle met surtout en lumière nos bêtises naturelles. Et il y a autre chose de très dangereux là-dedans : ce sont surtout des hommes occidentaux, en général blancs, qui ont fixé les paramètres et posé les pondérations. Or c’est dans ces pondérations que les problèmes apparaissent. Parce que si on retire les pondérations qui encadrent ses pulsions racistes – ou plutôt nos propres pulsions racistes, celles auxquelles l’IA a accès pour prédire –, si on enlève tout ça, alors elle devient véritablement raciste… Si on l’encadre, elle peut devenir autre chose.

D’ailleurs ça me fait penser… En 1932, Einstein écrit à Freud pour lui poser une question : peut-on empêcher l’humanité de céder à ses pulsions de violence et de destruction ? Lui pense que non. Freud lui répond, en substance : « Je suis vieux, ça fait longtemps que je dis aux gens des choses qu’ils n’ont pas envie d’entendre, alors je vais vous le dire aussi : non, je ne crois pas non plus que l’humanité puisse y arriver. Cela dit, nous pouvons toujours faire appel à une mythologie de la pulsion et à une communauté de sentiments. » Une mythologie de la pulsion, c’est le terme de Freud pour dire : créer une histoire. Et une communauté de sentiments, c’est un groupe de gens qui entendent cette histoire. Et je crois que cette réponse vaut encore aujourd’hui : les histoires, les récits, surtout en tête à tête, les yeux dans les yeux, et surtout si on le fait avec les jeunes dans nos écoles, forment un semblant de réponse qui nous permettra de limiter la destruction.

Choisir de raconter une histoire, c’est aussi renoncer à en raconter une autre. Sur quelle fracture faudrait-il se pencher désormais ?

Je ne sais pas. J’ai essayé d’écrire, ces derniers temps, sur les États-Unis, sur l’Irlande… Je n’y arrivais pas. Ce dont je suis certain en revanche, c’est que l’histoire de Bassam et Rami est putain d’importante. Alors je les ai appelés et je leur ai demandé si je pouvais de nouveau écrire sur eux. Ils m’ont dit oui. Je leur ai dit : mais vous comprenez bien que je suis romancier, mon job c’est d’inventer des trucs ! Ils ont dit : peu importe tant que tu parviens à rendre compte ne serait-ce que d’une minuscule portion de notre chagrin. C’est un énorme défi, je suis un peu au pied du mur désormais, mais j’aime ça. C’est la fameuse phrase de Beckett, vous savez : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

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