En coulisses  |  Géographies

« Fasciné par le clair-obscur de Rembrandt »

Écrit par Camille Drouet Chades • Photos par Rubén Salgado Escudero
Le photographe Rubén Salgado Escudero raconte pourquoi ce projet l’a autant inspiré. Tout a commencé en sillonnant la campagne birmane il y a plus de dix ans.
Dans les coulisses du récit Et la lumière nomade fut
Birmanie, 2014. Grâce à l’éclairage solaire, le jeune Maung Ko peut traire ses vaches tôt le matin ou après la tombée de la nuit.

Nous sommes en 2012. La Birmanie vient de se débarrasser officiellement de la junte militaire qui brutalisait le pays depuis des décennies. Rubén Salgado Escudero quitte Berlin et dix ans de carrière dans l’animation 3D et le jeu vidéo, direction Rangoun « pour assouvir [sa] passion de la photographie, et documenter l’ouverture de la Birmanie ». Sa première commande, pour les Nations unies, lui permet de sillonner les zones rurales. « Dans ces régions, presque personne n’a accès à l’électricité, se rend compte le photographe espagnol. À la tombée de la nuit, la population allume des bougies et des lanternes, dangereuses et coûteuses, ou des lampes au kérosène, toxiques. »

Une journée sans électricité se termine avec le coucher du soleil. Et cela nuit à la vie familiale : les habitants passent peu de temps ensemble, les journées étant dédiées au travail ou aux études. Pour les plus jeunes, faire ses devoirs relève de l’exploit. « La lumière devient parfois aussi une question de vie ou de mort : comment soigner dans le noir ? Gérer un accouchement, une blessure ? » Au bout de deux semaines, le photographe rencontre une famille qui dispose d’un petit panneau solaire sur le toit de sa maison : « Leur qualité de vie était incroyablement supérieure à celle de leurs voisins. J’ai demandé à les prendre en photo. » Dehors, par une nuit d’encre, le fermier pose avec sa vache. Comme éclairage, Rubén Salgado Escudero ne dispose que des LED de la maisonnée, chargées grâce à leur panneau. « Ces ampoules donnaient une lumière particulière. »

Un langage visuel d’il y a 400 ans

De retour à la capitale, il achète un panneau, des ampoules, et fait des essais. La série « Solar Portraits » vient de voir le jour. « J’ai étudié les Beaux-Arts aux États-Unis et j’étais fasciné par la technique du clair-obscur, le jeu entre ombre et brillance dans les toiles du Caravage, de Rembrandt. J’ai voulu recréer cette ambiance, faire des portraits pour raconter l’impact d’une technologie moderne, mais en utilisant un langage visuel d’il y a quatre cents ans. »

Le projet – toujours en cours – a mené Rubén Salgado Escudero dans huit pays, sur cinq continents. Son but : « Raconter l’énergie solaire non avec des statistiques, mais du point de vue de ceux qui l’utilisent au quotidien. » Pour les rencontrer, le photographe se rapproche des ONG qui installent ces dispositifs portatifs dans les familles. « Elles me présentent, puis je reste plusieurs jours à discuter. Je demande aux gens : “Comment ces ampoules ont changé votre vie ?” Leur réponse constitue le point de départ de ma photo. Leur vécu détermine les éléments du décor. » Résultat : des photos à la fois documentaires et artistiques.

« Mon objectif n’est ni de faire du photojournalisme pur et dur ni d’apporter moi-même la lumière. Je vais dans des endroits déjà équipés. » Depuis 2018, ce travail revêt toutefois une dimension humanitaire. Dans les villages qu’il photographie, l’Espagnol parle développement durable dans les écoles ou distribue des kits permettant aux enfants de réaliser leurs propres lampes solaires. « Cette technologie n’est pas parfaite, notamment à cause des batteries au lithium. Mais cela reste une solution plutôt écologique. Et elle change, de façon tangible et rapide, la qualité de vie de communautés entières. »

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